Société – Recyclage : La gestion des déchets solides à Phnom Penh

Pour de nombreuses raisons, la gestion des déchets solides à Phnom Penh demeure depuis longtemps un problème majeur. La croissance démographique rapide (3 millions d’habitants prévus d’ici la fin de 2020), associée au développement urbain / industriel et aux changements de mode de vie ont entraîné une augmentation tout aussi rapide des déchets générés dans la ville.

Cela a des conséquences non négligeables pour la santé publique, et constitue un défi d’envergure.

Phnom Penh accueille, selon les dernières statistiques disponibles, 2 millions de personnes. La densité de population est de 2 213 habitants au kilomètre carré. La capitale génère près de 4,09 millions de tonnes de déchets municipaux par an.

En 2015, les déchets ménagers représentaient 55% de la production totale de déchets municipaux, le reste étant constitué de déchets hôteliers (17%), de ceux des restaurants (14%), du marché (8%), de la vente au détail (6%) et des déchets de bureau ( 1%).

Comme dans la plupart des villes cambodgiennes, plus de 50% (51,9%) des ordures sont des déchets organiques, suivis par les plastiques (20,9% – y compris les sacs, les autres objets en plastique et les contenants en PET, les papiers (9,9%), herbe et bois (2,3%).

Les autres flux de déchets proviennent des travaux de construction et de démolition, des établissements hospitaliers et des industries.

CINTRI

Les services de collecte des déchets à Phnom Penh sont fournis par CINTRI, initialement une filiale de la société canadienne CINTEC, mais appartenant à un homme d’affaires cambodgien depuis 2006. Une participation majoritaire a été vendue à un investisseur chinois en mars 2015.

Cintri au travail. Photo RFA
CINTRI au travail. Photo RFA (cc)

En 2002, CINTRI a signé avec le gouvernement un contrat exclusif de prestations d’une durée de 49 ans pour la collecte de déchets pour neuf Khans (districts) dans la ville. Ce contrat étant confidentiel, il est difficile de connaitre les obligations de la société.

Le ramassage des déchets a lieu jour et nuit, selon les quartiers. Les itinéraires sont programmés soit « tous les jours », « tous les deux jours » ou « 3 jours par semaine », certains marchés et d’autres zones bénéficient de collectes de déchets « deux fois par jour ». Les camions sont utilisés pour les rues principales de la ville, tandis que les petites charrettes sont utilisées pour les ruelles, à l’exception du district de Chbar Ampov, qui ne dispose pas de service de collecte en petites charrettes. On estime qu’environ 20% du total des déchets ne sont pas collectés et que 9,3% sont recyclés. Le reste est brûlé, enfoui ou jeté de manière informelle.

Travailleurs

CINTRI emploie 2 359 travailleurs, dont 1 678 sur le terrain. La société dispose de 426 camions et 273 chariots à ordures pour la collecte des déchets. Les éboueurs travaillent souvent dix heures par jour et ne reçoivent qu’un tee-shirt. Aucun équipement de sécurité tels que des bottes, des gants, des masques ou des gilets réfléchissants ne sont fournis. Quatorze travailleurs de CINTRI ont été tués au cours des quatre dernières années par des accidents de la route.

Travailleurs de Cintri. Photographie fournie
Travailleurs de CINTRI. Photographie fournie

De surcroît, au cours des trois dernières années, 380 accidents de travail, dont 285 accidents entre véhicules (non mortels). Et, près de 90 employés ont été victimes de coupures, de brûlures et de chutes.

En février 2014, le personnel de CINTRI s’est mis en grève pour réclamer des salaires plus élevés, des soins de santé et le paiement des heures supplémentaires. Après trois jours, la mairie a sommé l’entreprise de conclure un accord avec les travailleurs, car les ordures s’accumulaient dans la capitale. Les éboueurs ont obtenu un salaire minimum de 80 dollars par mois (au lieu de 65 ) et les conducteurs un minimum de 120 dollars mensuels (au lieu de 110).

L’année suivante, il y a eu deux autres grèves qui ont permis d’accéder à des salaires respectifs de 100 et 160 dollars. En décembre 2018, les travailleurs ont de nouveau organisé une grève qui permis aux nettoyeurs des rues de recevoir entre 105 et 120 dollars par mois (+15 dollars). Les ramasseurs d’ordures  ont obtenu 140 dollars (une augmentation de 20 dollars) et les chauffeurs de camion perçoivent à présent 180 dollars par mois (une augmentation de 50 dollars). Ce sont les salaires en vigueur aujourd’hui.

Facturation

Bien que le contrat soit conclu avec le gouvernement, le paiement des services de ramassage de  CINTRI s’opère via la facture d’électricité mensuelle d’Electricité du Cambodge (EDC). Bien que les frais varient, en particulier pour les entreprises et les étrangers, les frais de collecte des ménages vont généralement de 0,80 à 1 dollar par mois. A souligner que les tarifs n’ont pas changé depuis 1997. Ces frais sont automatiquement imputés aux factures d’électricité de tous les Khans où CINTRI fournit un service, souvent indépendamment du fait qu’un ménage particulier soit desservi ou non.

En raison des accès parfois difficiles, des embouteillages, des problèmes de main-d’œuvre et de l’expansion de la ville de Phnom Penh, de nombreux ménages ne bénéficient peu ou pas du tout de services de collecte de déchets réguliers.

Manque de couverture

Dans les khans du centre ville, le taux de collecte avoisine les 100%, contre 60% dans les khans extérieurs. Une étude d’ONU-Habitat (2014), axée sur les khans périphériques, estimait que 40% des communautés urbaines pauvres de Phnom Penh n’avaient pas accès à la collecte des déchets solides.

Les résidents qui refusent de payer les frais de collecte risquent de se voir couper l’électricité. CINTRI affirme toutefois que les habitants de Phnom Penh qui  ne bénéficient pas des services de collecte peuvent se voir défalquer les frais. Cependant, cela ne semble être possible que lorsque les communautés font pression ensemble, et non pour des cas individuels.

Bien que les registres et les rapports financiers soient peu accessibles, il est évident que les coûts augmentent pour CINTRI. En plus de la hausse des coûts de main-d’œuvre, l’entreprise paie également davantage de frais de dumping à la décharge de Dangkao. La Municipalité de Phnom Penh, qui gère la décharge, facture 0,75 dollar US par tonne à CINTRI. chaque camion transporte 20 tonnes de déchets. Comme la société n’a pas augmenté les tarifs résidentiels depuis 1997, il est probable que les bénéfices proviennent principalement des clients commerciaux et des expatriés.

Les décharges

En 2009, la décharge de Steung Meanchey a été fermée et toutes les ordures sont à présent acheminées vers une nouvelle décharge, Dangkor, située à la périphérie de Phnom Penh. S’étalant sur 31 hectares, Dangkor a été conçue pour fonctionner pendant 25 ans. Après seulement 5 ans, la première phase de dépôt, comprenant 14 hectares, était achevée. La deuxième phase, comprenant 17 hectares, est utilisée depuis 2015.

Dangkor

Depuis son ouverture, la quantité de déchets entrant dans la décharge est passée de 800 tonnes par jour en 2009 à 1 475 tonnes en 2014. En 2017, la quantité de déchets solides municipaux apportés à la décharge de Dangkor était de 2 215 tonnes par jour (1) . Les projections actuelles suggèrent un scénario peu optimiste, ne laissant que deux ans à la durée de vie du site d’enfouissement. Cela signifie que Dangkor atteindrait moins de la moitié de sa durée de vie prévue. De plus, on estime qu’environ 100 à 200 tonnes de déchets ne sont pas collectées quotidiennement, pour les raisons exposées plus haut.

Le site de Dangkor est exploité avec des contrôles minimaux : le pesage et le nivellement des déchets à l’aide de machines lourdes. Mais, pas de couverture du sol, ni de traitement des lixiviats (2) et d’utilisation d’équipement de protection individuelle pour les travailleurs du site.

Risques

Bien que ces pratiques risquées en matière d’environnement et de santé soient connus, le manque de ressources financières constitue un obstacle au renouvellement des infrastructures et à l’achat du matériel nécessaire aux opérations quotidiennes. Les lixiviats du site d’enfouissement sont maintenant collectés vers un bassin d’évaporation, mais aucun procédé de traitement n’est actuellement utilisé. En raison des caractéristiques géologiques du site, les lixiviats collectés peuvent s’infiltrer dans le sol et contaminer celui des zones adjacentes ainsi que les systèmes d’eaux souterraines.

L’élimination illégale et le traitement privé des déchets sont encore monnaie courante. Ceci est en partie dû à l’insuffisance des services de collecte et de transport des déchets dans la ville, ainsi qu’au déversement des déchets sur des terrains ouverts et privés et à la combustion à ciel ouvert dans des zones privées.

Les chiffonniers

On estime à plus de 3 000 le nombre de ramasseurs de déchets à Phnom Penh, dont une grande partie sont des enfants. Beaucoup de ces chiffonniers travaillent à la décharge de Dangkor, où ils sont souvent enregistrés auprès des autorités. D’autres travailleurs du secteur informel, généralement dans les rues de la ville, achètent et collectent des matériaux recyclables. Ces matériaux sont ensuite vendus à des intermédiaires, qui les revendent à l’international car le Cambodge dispose de capacités de recyclage limitées.

On estime à plus de 3 000 le nombre de ramasseurs de déchets à Phnom Penh
On estime à plus de 3 000 le nombre de ramasseurs de déchets à Phnom Penh. Photographie Christophe Gargiulo

En moyenne, le salaire des ramasseurs de déchets du secteur informel est d’environ 200 dollars US (plus que les travailleurs du CINTRI), mais le revenu est instable et les conditions sont difficiles. Selon les rapports de la JICA (2005), environ 7,3% de tous les déchets produits, estimés à plus de 75 000 tonnes par an (sur la base des données de 2016), étaient recyclés dans le secteur informel à Phnom Penh.

La plupart des déchets collectés sont achetés et revendus 5 à 7 fois en moyenne avant d’atteindre le grossiste final qui les exportera vers les pays voisins, principalement la Thaïlande et le Vietnam. Ces exportateurs peuvent vendre le plastique 50 dollars US la tonne. En raison du manque de tri des déchets à la source, le plastique cambodgien a moins de valeur ( estimée à – 50%) que dans les autres régions dotées de programmes de triage.

L’avenir

Alors que la Chine a fermé ses portes à l’importation de la plupart des déchets, les pays voisins sont inondés de déchets provenant des pays occidentaux. La Malaisie refuse d’en prendre plus et la Thaïlande envisage de limiter ces importations en janvier 2020. Le Vietnam n’est pas loin derrière, bien que les interdictions d’importation ne soient pas clairement définies. En Californie, 40% des recycleurs (en réalité, ce sont des exportateurs de déchets) ont fermé leurs portes en raison de la chute des prix des matières recyclables et de la baisse du marché des déchets. Une fois que la Thaïlande et le Vietnam auront restreint leurs importations, le Cambodge devra gérer ses propres matières recyclables.

Espoirs et initiatives

La bonne nouvelle est que tous les acteurs cambodgiens concernés (secteurs privé, associatif et gouvernemental) montrent une réelle volonté de résoudre ce problème. Gaia lancera une initiative à Siem Reap visant à recycler le verre en un sable de haute qualité. De plus, l’entreprise s’est associée pour ouvrir une installation de compostage à Kampot. Des ONG telles que CSARO et COMPED2 acceptent les déchets organiques du marché de Daeum Kor pour le compostage, et Chip Mong envisage de lancer une initiative de valorisation des déchets. Gomi Recycle envisage de construire une usine de recyclage des plastiques qui recyclera ceux-ci en éléments tels que des briques et des planches.

Des organisations telles que Go Green, Clean Green Cambodia, The Garbage Youths, The Tonle Sap Eco Warriors, les Eco Youth Ambassadors et d’autres œuvrent beaucoup pour sensibiliser le public, organiser des opérations de nettoyage et promouvoir des solutions de remplacement des plastiques à usage unique.

Le ministère de l’Environnement collabore avec des organisations telles que le PNUD et Asia Foundation pour élaborer des plans d’action, tant pour la gestion des déchets que pour la réduction à la source. Des prakas ont été promulgués pour faire de la litière une infraction, bien que l’application de la loi tarde. Et, des entités telles que l’Apsara Authority limitent les vendeurs de nourriture, les pique-niques et les bouteilles d’eau à Angkor Wat.

Les initiatives communautaires de recyclage gagnent du terrain et la jeunesse cambodgienne s’emploie activement à améliorer ce problème. Les entreprises privées se lancent aussi dans des activités de responsabilité sociale environnementale, et soutiennent ces tendances populaires.

Texte : Sandy Kotan from Only One Planet & Christophe Gargiulo – Photographies fournies

(1) Autorité de la décharge de Dangkor, PPCA, 2018

(2) Les lixiviat sont les liquides produits par l’action conjuguée de l’eau de pluie et de la fermentation des déchets enfouis. Ils contiennent une pollution de type azotée (amoniac, NH4), de type carbonée (déchets organique, DCO), et des métaux lourds.

Bibliographie :

1. Reforming Solid Waste Management in Phnom Penh, Lisa Denney of the Asia Foundation, Mai 2016
2. Phnom Penh Waste Management Strategy and Action Plan, 2018 – 2035, Published by Phnom Penh Capital Administration, Kingdom of Cambodia, Octobre 2018
3. Urban Governance Waste Management in Phnom Penh, Sahmakum Teang Tnaut (STT), Janvier 2019

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