Culture : Jean-Baptiste Phou, « Arts4peace, une grande célébration mais aussi une réflexion sur la culture cambodgienne »

Entretien avec Jean-Baptiste Phou, Directeur des programmes créatifs chez Cambodia Living Arts à l’occasion d’une conférence de presse au Centre de Coopération Cambodge Japon. L’organisateur, mais aussi artiste, livre ses premières réflexions et dévoile quelques intentions au sujet du grand événement culturel Arts4peace.

CM : Parlez-nous un peu de ce festival qui aura lieu en novembre prochain

Nous organisons donc Arts4peace – Les Arts pour la paix qui se déroulera du 14 au 24 novembre 2019 . L’intention est de marquer deux anniversaires, le premier sera les 20 ans de Cambodia Living Arts (CLA). Je rappelle qu’avec CLA, nous avons commencé à la fin des années 1990 avec pour mission de préserver et transmettre les arts traditionnels cambodgiens. Il y avait un authentique besoin après la période dramatique des Khmers rouges.

Jean-Baptiste Phou
Jean-Baptiste Phou, Directeur des programmes créatifs chez CLA

l’une des intentions de ce festival est donc de réfléchir sur la situation actuelle des arts. 20 ans après, quel a été l’impact de notre travail ?

La deuxième date que nous marquons est le quarantième anniversaire de la fin du génocide Khmer rouge. Là aussi, il y a un besoin de réflexion : qu’en est-il 40 ans plus tard ? qu’en est-il des arts dans la société d’aujourd’hui au Cambodge ? quel est leur impact ?

CM : Quel serait à brûle-pourpoint, votre premier sentiment, satisfaction, optimisme mesuré ou grande prudence ?

Pour ma part, je parlerais d’un optimisme assez fort car on se rend compte qu’il y a eu trois générations d’artistes depuis la fin des Khmers rouges. La première a œuvré pour que les arts ne disparaissent pas. Il s’agit de la génération que nous appelons les maîtres. Sans relâche, cette génération-là a fait en sorte que les arts survivent après une période difficile.

Ensuite, il y a ce que nous appelons la génération de transition. Elle à beaucoup travaillé à la conservation de ces arts  pour les transmettre à la nouvelle génération. Et, cette dernière nous rend plutôt optimistes. En effet, nous nous rendons compte que les jeunes artistes n’ont pas simplement envie de reproduire ce qu’il leur a été transmis. Ils souhaitent également en faire autre chose, exprimer une parole originale et porter un regard sur la société contemporaine.

CM : Avec le développement économique et l’omniprésence de nouvelles formes de culture contemporaine, souvent venues de l’étranger, n’y a-t-il pas le risque d’un désintérêt pour les arts traditionnels cambodgiens ?

Pour moi, ce n’est ni contradictoire ni antinomique. Ce n’est pas parce qu’il y a des formes nouvelles de culture que tout le monde va s’y engouffrer et laisser tomber la culture traditionnelle du pays. Je pense que les deux formes de culture peuvent coexister. Nous vivons dans une société moderne ouverte et globale. Il est normal que les jeunes se tournent vers tout un tas d’influences. Moi, je ne condamne pas, tout doit exister et je me réjouis que les formes d’expression se diversifient.

Nous ne nous cantonnons pas dans le coté purement conservation et tradition. Nous ne sommes pas là pour dire « gardez votre culture, votre identité, et restez traditionnels…». Nous appuyons sur l’importance de ces arts traditionnels . Nous donnons aux jeunes des outils qui leur permettent d’explorer ces arts, nous leur rappelons que ces outils-là ont été transmis par les maîtres ou la génération antérieure, mais qu’ils ont aussi la possibilité d’en faire autre chose.

Nous souhaitons qu’au sein de ces arts, que ce soit la danse, la musique ou le théâtre, les jeunes artistes aient la possibilité d’innover.

CM : Quelle serait aujourd’hui la discipline artistique cambodgienne susceptible de donner le plus de satisfaction après ces vingt ans de travail ?

Lorsqu’on regarde la situation au Cambodge, il est vrai qu’il existe deux disciplines qui ont bénéficié d’un développement remarquable. Ce sont la danse et les arts visuels. C’est une caractéristique du secteur culturel aujourd’hui. En ce qui concerne la danse, c’est très particulier car il s’agit d’un art puissamment ancré, quasi-symbolique, dans la culture cambodgienne.

D’ailleurs, beaucoup s’en sont emparés. Certains l’ont fait de façon très traditionnelle et puriste, si je puis dire. D’autres, à partir de cette base-là, ont décidé de proposer des expressions plus contemporaines, modernes et diversifiées.

En plus du côté symbolique et même affectif, beaucoup d’organisations artistiques ont impulsé une certaine modernisation de la danse. Il y a quasiment un secteur qui se développe autour de ce concept. C’est identique pour les arts visuels. Il existe des écoles et des associations très actives.

Ensuite, il se trouve que des secteurs se développent moins car ils manquent de ressources et d’artistes susceptibles de créer des impulsions fortes. Par exemple, le théâtre, qu’on appelle théâtre contemporain ou parlé, voit beaucoup moins de créations, il y a une pénurie d’auteurs et de metteurs en scène.

La raison est simple, cette discipline ne jouit pas de la même attractivité et du même engouement que pour la danse. Aujourd’hui, des artistes créent des troupes et produisent des spectacles pour la danse, c’est moins vrai pour le théâtre.

CM : Donc, en plus des spectacles, Arts4peace sera aussi une réflexion ?

Ce sera bien sûr une célébration à travers la musique, le théâtre et la danse. Mais, effectivement, il y aura également une réflexion. Beaucoup de conférences, d’ateliers, et d’échanges sont prévus. Cela nous permettra d’avoir une pensée plus critique, d’identifier les carences, et de réfléchir sur les options de travail et de développement.

CM : Un dernier mot ?

Nous sommes vraiment très enthousiastes. c’est la première fois que nous organisons un événement de cette ampleur au Cambodge. Nous sommes parfois interpellés, voire critiqués car la plupart des grands projets de CLA se font a l’étranger. Et, cette fois-ci, nous organisons un grand festival artistique cambodgien, au Cambodge, pour un public cambodgien. Nous proposerons, entre autres, la première cambodgienne de « Bangsokol : Un requiem pour le Cambodge ». Il y aura donc des grands rendez-vous et nous en sommes très fiers. Nous espérons bien sûr que le public cambodgien répondra présent.

Propos recueillis par Christophe Gargiulo

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