Chronique : Mes chers parents, un bateau de bois m’a emporté au bout de la terre

S’expatrier, au Cambodge, en Asie du Sud-est ou ailleurs, c’est souvent tout quitter à commencer par sa famille. Un départ douloureux pour ceux qui restent. Mes chers parents, et vous tous, parents de ces grands enfants à l’autre bout du monde, c’est à vous que je veux rendre hommage…

Mais qu’allaient-ils faire dans cette galère ?

Oui ! Que sont-ils allés faire dans cette galère ? Et pourquoi ? Poussés par un rêve, par la curiosité, par une passion, par la recherche de leurs origines pour certains. Un papy qui contait les histoires d’aventures comme personne et qui a transmis sans le vouloir le virus du voyage.

Des livres, des cartes postales anciennes d’Angkor, cette forêt de pierres, des personnages de roman, des héros d’émissions de télévision, « la course autour du monde ». Les raisons du départ sont toujours uniques, personnelles. C’est pour beaucoup, mais pas pour tous, cet appel du large qui a, un soir, enlevé Marius des bras de Fanny.

Partir loin de sa famille, de ses parents, de ses proches, ce n’est pas s’enfuir ni même voler, comme le dit la chanson. C’est mourir un peu, tout simplement.

C’est accepter de ne plus être là pour tous ces moments simples ou compliqués qui font la vie de tous les jours de ceux qu’on a laissés. Un anniversaire, une joie, une peine, une rencontre, une maladie, un décès. Certes, on peut toujours envoyer un bouquet de fleurs avec un petit mot. On recevra en échange une photo des roses sur la table du banquet.

Mais il ne remplacera pas l’enfant qui n’est plus là

Partir, ce n’est pas s’enfuir, c’est aussi abandonner un peu ; c’est laisser un vide derrière soi. Les minutes perdues ne se retrouveront jamais. La distance s’est désormais intercalée. Elle est une douloureuse lame de rasoir qui tranche les liens physiques.

Les moyens modernes permettent aujourd’hui de se voir, de se parler. Derrière un écran. Pour un instant. Puis l’image se coupe. Et chacun revient à son occupation. Jusqu’au prochain appel. On se dit que tout va bien, même si rien ne va tout à fait.

Des regrets, des déceptions

Alors on regrette parfois. On regrette que les grands-parents ne soient pas là pour les 4 ans de la petite, pour son spectacle de fin d’année, pour tout l’amour qu’un grand-père ou une grand-mère ont à offrir. La vidéo de l’anniversaire sera envoyée, certes. Mais elle ne remplace pas le contact physique et la présence.

Les regrets pour l’enfant devenu expat’ dans son nouveau monde ; les déceptions pour les parents dans leur maison devenue trop grande. Ces Noëls où l’on avait promis de venir et puis il y a eu ce travail urgent à finir, ce contrat à aller signer, ces milliers de choses qui sont finalement sans importance.

Et les années ont passé. De plus en plus vite. Des milliards d’événements, des dizaines de fêtes, d’anniversaires, de soirées au coin du feu, ont été manqués. Définitivement. Sans retour en arrière possible.

La distance en silence

Et la distance, trop souvent, se transforme en silence. De nombreux événements sont ainsi passés sous silence par les uns et les autres. Un tout petit accident de moto pour l’un, une hospitalisation pour l’autre. « On ne voulait pas t’embêter avec ça, ce n’est rien de grave. Tu es si occupé. Vous vous seriez fait du souci pour rien ».

Ces regrets enfouis, ces déceptions passées, la vie reprend son cours sous le soleil des tropiques ou dans la froideur de l’hiver ; partout où des parents attendent un mot de leur enfant « parti sans se retourner ». Jusqu’à la prochaine communication par écran interposé. Finalement ce choix de partir, on l’a fait en connaissance de cause. « Ne pas regarder en arrière. Seulement voir ce que je me suis promis », dit la chanson…

En « accepter les conséquences ». On se rassure comme on peut : le cordon doit bien être coupé un jour ; huit-cents kilomètres de distance ou huit mille, c’est du pareil au même. Une fois par an, parfois tous les deux ans, voilà enfin le retour « à la maison ». On s’embrasse beaucoup, on pleure, un peu et on profite énormément de ces semaines passées ensemble. Trop vite vient le départ ; encore. Une nouvelle rupture, chaque fois plus terrible pour ceux qui vieillissent et pour qui les journées, les mois et les années, comptent double.

L’histoire se répétera encore et encore

Mais c’est ainsi. Depuis que l’homme est homme, il part. Il abandonne, ses frères, ses sœurs, ses parents. Dans le grenier, le petit cousin a trouvé un vieux et lourd coffre de bois où s’accroche encore une étiquette couleur sépia portant en élégantes lettres la mention manuscrite : Messageries maritimes.

À l’intérieur, des habits taillés dans des toiles de lin dont émane un aigre-doux parfum des choses restées trop longtemps enfermées : une montre gousset, quelques médailles ainsi qu’une ou deux « chinoiseries », un plateau ou une pipe à opium incrustée de nacre. Dans un cadre à la dorure écaillée, la photo jaunie de l’arrière arrière grand-oncle, quelque par au royaume des Khmers : ce jeune capitaine de la coloniale est assis devant une maison à double volée d’escaliers, fenêtres à persiennes et tuiles de terre cuite.

Et le bambin se met à rêver

Oui, le jour venu il embarquera lui aussi vers une lointaine destination. Il partira « chasser le fauve au fond des jungles ». L’histoire se répétera encore et encore.

Mes chers parents, un bateau de bois m’a emporté tout au bout de la terre. Je ne vous ai jamais rapporté de bille de verre ni de ver à soie, comme le dit la chanson. Mais mon cœur, lui, est à l’autre bout de la terre, avec vous, dans un coin du Midi…

À bientôt,
Frédéric Amat

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