Chronique : Mes chers parents, ne réveillons pas les démons du Cambodge d’hier

Le retour annoncé d’un célèbre opposant politique a réveillé quelques peurs chez nombre de Cambodgiens. Sur les réseaux sociaux, les commentaires vont bon train.

Il y est principalement question de paix et de ne pas réveiller d’anciens démons. Une paix si longue à se mettre en place que beaucoup redoutent ces petites vagues qui risquent de se transformer en tsunami.

Kambol shooting range
Kambol shooting range

Hier, des routes désertes, car peu sûres

C’était hier. Et personne n’a oublié ce Cambodge fragile, ce royaume épuisé, au bout du rouleau, dont les habitants n’aspiraient qu’à une seule chose : retrouver cette sérénité si longtemps disparue de leur vie.

Au début des années 90, encore peu habitués à la présence des étrangers, les paysans des rizières voyaient passer, interloqués, des armadas rugissantes de véhicules 4×4 bardés d’antennes radio surdimensionnées et plantées sur le pare-buffle. Toute excursion à plus de 30 km de la capitale s’effectuait en convoi. Les ONG sous la tutelle de l’ONU devaient signaler leur position toutes les demi-heures à Phnom Penh par radio Caudan. Un tracé des routes — rouges ou vertes, ces dernières se comptant sur les doigts de la main — était minutieusement tenu et dévoilé chaque matin.

Kampot, Kratié, Kompong Speu, Pursat, Siem Reap ou encore Battambang sont ainsi, jusqu’en 1996, des régions où il ne fait guère bon se promener seul en short et en sandales. S’aventurer sur les routes du royaume était un jeu dangereux auquel peu s’adonnaient.

Quant à l’ouest du pays où se trouvaient des divisions khmères rouges, elles ont longtemps été classées en Phase 3 sur l’échelle de risque de l’ONU, avant que l’ensemble du territoire ne soit reclassé en Phase 1, dite de précaution, en 1997.

Pas pour longtemps. En juillet de la même année, les affrontements reprenaient entre camps opposés. Phnom Penh était à feu et à sang.

Un quotidien fait de peurs

Incursions khmères rouges dans les villages, kidnappings d’hommes d’affaires, gardiens armés de Kalachnikov, braquages incessants dès la nuit tombée, check-points militaires impressionnants sur les avenues et à chaque route quittant ou entrant dans Phnom Penh, étaient le stressant quotidien de la vie au Cambodge il y a moins de 25 ans.

Une police spéciale avait même été provisoirement mise en place, spécialement entraînée pour des interventions musclées : les Flying Tigers avaient pour rôle d’appuyer les forces de l’ordre dans la protection des citoyens et des étrangers contre toutes sortes de crimes et délits.

Se faire dérober par un groupe d’hommes armés en rentrant chez soi le soir était monnaie courante. Chacun cachait son argent qui dans son caleçon, qui dans ses chaussures. Les Cambodgiens vivaient dans la peur perpétuelle. Pas de bijoux, pas de signes extérieurs de richesse. Leur valise était toujours prête à la maison, et chacun savait qu’il pouvait devoir quitter son domicile en quelques heures, dans le meilleur des cas.

Un drame qui semblait sans fin

Pour les Cambodgiens donc, cette situation était un drame sans fin et personne n’osait envisager le bout du tunnel. Même si tous rêvaient d’un jour meilleur.

Pour les quelques étrangers présents, principalement des humanitaires, des journalistes et quelques entrepreneurs audacieux, c’était autre chose.

Vivre dangereusement mettait du piment dans le quotidien. Les journalistes trop jeunes pour avoir vécu la guerre du Viêtnam ont pu ici, durant ces années, se donner l’illusion de prendre l’histoire en marche… dans une fausse machine à remonter le temps. Le piment de l’insécurité, le sentiment de figurer perpétuellement dans un film d’action ; l’impression d’appartenir à un petit groupe d’inconscients et les soirées sans électricité à prêter attention au moindre coup de feu tiré dans la rue d’à côté sont désormais des histoires anciennes.

Mais elles sont toujours présentes dans les esprits. Le Cambodge, de par son passé récent, n’est pas un pays comme les autres. Les armes étaient partout, à la ceinture, dans le sac à main ou la boite à gants. Le moindre accrochage automobile voyait les conducteurs sortir leurs pistolets.

Certains étrangers préféraient la présence de gardes du corps surarmés, surtout après que le directeur d’une société d’importation de voitures se soit fait kidnapper en pleine rue. En 1995, un DJ américain d’une radio libre, « Captain DK », promenait partout où il allait son garde personnel en uniforme de l’armée cambodgienne, dernière lui sur sa moto.

Puis la paix est enfin venue

Les gardiens des villas ne quittaient jamais leur Kalach. Ils s’en servaient surtout pour tirer en l’air, au milieu de la nuit, des rafales qui déclenchaient un concert d’armes similaires, à la première goutte de pluie tombée. Nul n’a jamais su pourquoi, durant toutes ces années, il était de coutume d’annoncer les averses par un déluge de balles traçantes dans le ciel…

Les « shooting range » pullulaient. N’importe qui pouvait librement s’essayer au RPG7 (lance-roquette) pour une poignée de dollars. Et d’aucuns décimaient des poulets à la mitrailleuse lourde 12.7, pour à peine plus cher, tout en éclusant quantité considérable de bières.

Puis la paix est venue, mais elle a été le fruit d’un long travail.

La régulation puis l’interdiction des armes à feu ont été un succès. Des centaines de milliers d’entre elles ont ainsi été récoltés. La sculpture située au milieu du rond-point devant l’ambassade de France à Phnom Penh, et représentant un revolver au canon noué, a été réalisée avec une partie de ces armes. Elle est censée rappeler la fin de la guerre.

Mais malgré tout, durant de longues années, une odeur de poudre a longtemps flotté dans l’air à la simple évocation du mot Cambodge… Cette odeur, les Cambodgiens qui ont connu cette époque ne veulent plus la sentir.

Ils profitent désormais de la sécurité et de la prospérité de leurs pays. Une sécurité bien méritée, car trop longtemps attendue.

Il est parfois bon d’évoquer le passé. Juste pour se souvenir que c’était hier.

À bientôt,
Frédéric Amat

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