Chronique : Mes chers parents, Jacques Chirac au Cambodge et 2 millions de chauves-souris

Jacques Chirac au Cambodge : il n’était alors que maire de Paris. C’était un peu plus d’an avant qu’il ne devienne le cinquième président de la cinquième république française. C’était en janvier 1994. Et il était alors question d’arts et de… chauves-souris !

Jacques Chirac au Cambodge et 2 millions de chauves-souris
Jacques Chirac au Cambodge et 2 millions de chauves-souris

Un passionné d’art

Elles n’ont pas été nombreuses, les personnalités étrangères, à débarquer à Phnom Penh durant ces années troubles « post Nations Unies ». Jacques Chirac est l’une d’elles. Certes, il n’était alors « que » maire de Paris, mais avait occupé, par deux fois déjà, le poste de premier ministre, sous deux présidents différents.

C’est donc un maire décontracté, en bras de chemise et éventail en main, qui se présente au musée national de Phnom Penh en ce 1er janvier 1994. Il ne fait pas très chaud ce matin là, mais l’homme a tombé la veste, contrairement au ministre de la culture de l’époque, Nouth Narang qui l’accompagne pour la visite. Est également présente, la princesse Bopha Dévi suivie d’une poignée de représentants de l’Ambassade de France. Ce n’est pas ce que l’histoire retiendra de Jacques Chirac, mais l’homme était un passionné d’arts et un féru d’histoire de l’art. Si le Japon avait sa prédilection, il connaissait également la culture « indochinoise » comme il se plaisait à la nommer. Et, en cette première journée de l’année, cette visite en bonne compagnie du musée national jadis nommé Albert Sarraut, du nom de l’ancien gouverneur général d’Indochine, prit une tournure originale.

Le « bruit et l’odeur » des chauves-souris

Si Jacques Chirac a minutieusement examiné les œuvres exposées dans ce musée créé en 1917 par George Groslier, il a également été question de chauve-souris !

Car, ce superbe écrin qui abrite l’une des plus grandes collections d’art khmer du monde avec près de 14 000 œuvres (dont 2000 sont exposées au public), était aussi en ce temps-là, le domicile de plus de 2 millions de chiroptères. C’est à l’époque khmère rouge que la colonie aurait envahie les combles de cette bâtisse de briques rouges ; profitant d’une toiture en très mauvais état. Un endroit parfait pour se reproduire et une base idéale pour la chasse nocturne ! Chaque soir à la tombée de la nuit, les locataires du musée quittaient les lieux en masse ; une migration aussi impressionnante que bruyante. Mais un tel nombre de chauves-souris dans le grenier n’était pas sans inconvénients : odeurs insupportables, fiente colossale, urine, poux, etc. Le problème se décuplait durant la saison des pluies. L’eau qui passait au travers des tuiles s’agglutinait à la fiente et le poids faisait s’écrouler des pans entiers de plafond qui tombaient sur les œuvres d’art. L’acidité de la fiente causait des dommages immédiats aux statues de pierre. Deux millions de mammifères nocturnes, cela représentait plus d’une tonne d’excréments par mois !

Un combat de longue haleine

Sensibilisé à ce problème, Jacques Chirac promet de jouer de ses relations pour organiser une levée de fonds destinée à la préservation des œuvres d’art. Et dès son retour en France il met en contact le gouvernement royal du Cambodge avec l’AIMF, l’Association Internationale des Maires Francophones. Quarante mille dollars seront par la suite envoyés par l’association et destinés à la réparation du toit et à la consolidation du double plafond. Malgré tout, la lutte contre l’occupation illégale de ces deux millions de prédateurs nocturnes durera encore de nombreuses années : les défenseurs considérant que cette colonie était unique au monde et abritait des espèces protégées ; les partisans de l’art estimant que la protection du patrimoine cambodgien nécessitait l’extinction des squatters.

En effet, en 1993, un expert australien avait identifié quatre espèces de chiroptères dont une n’avait jusqu’alors jamais été découverte ! Finalement, en 2002, profitant d’un départ nocturne des chauves-souris, les entrées aux combles ont été bouchées par des grillages, empêchant ainsi leur retour. Durant des années, elles ont squatté les environs avant de disparaître peu à peu. On estime que ces deux millions de mammifères ingurgitaient annuellement quelques 6000 tonnes de moustiques ! Un insecticide naturel formidable…

Jacques Chirac n’aura certainement jamais su comment a terminé cette bataille entre conservateurs du musée et écologistes, mais une chose est sûre : il a contribué d’une manière ou d’une autre à la préservation d’une importante partie du patrimoine cambodgien.

Adieu monsieur le président…
Frédéric Amat

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