Un artisanat d’exception : La soie cambodgienne

On ne manque pas d’être saisi par la magnificence du costume traditionnel cambodgien. Les robes, les « sampots » et les différentes chemises (« av ») rivalisent d’élégance et de luxe, et constituent des pièces d’habillement traditionnel que portent volontiers les Khmers à l’occasion des fêtes publiques ou privées, notamment pour les mariages. L’habit traditionnel khmer est particulièrement bien illustré dans les spectacles de danse, notamment dans les représentations du ballet royal.

La diversité des styles et des motifs décoratifs est époustouflante, les couleurs sont d’une très grande beauté, la texture des étoffes est irrésistible. Les plus beaux des vêtements khmers mettent en valeur une matière d’une très grande noblesse, la soie, obtenue à partir de la fibre extraite du cocon d’un lépidoptère fameux, Bambyx mori, ou « bombyx du mûrier ».

Chenilles du bombyx en train de se nourrir de feuilles de mûrier
Chenilles du bombyx en train de se nourrir de feuilles de mûrier

Techniques

Les techniques de fabrication de la soie ont probablement été apportées au Cambodge par les émigrants chinois, dont le chinois Zhou Daguan (l’auteur des célébrissimes Mémoires sur les coutumes du Cambodge, après le séjour de près d’un an qu’il fit à Angkor en 1296-1297) explique qu’ils étaient présents à Angkor en assez grand nombre.

La soie chinoise était visiblement très recherchée par les souverains d’Angkor. Acclimatée au Cambodge, la soie produite localement a cependant atteint un niveau de qualité suffisant pour faire partie des cadeaux offerts à l’empereur de la Chine des Ming (1368-1644) par les ambassadeurs du Tchenla : les annales impériales chinoises mentionnent en effet des pièces de soie cambodgienne parmi les offrandes.

La visite d’un atelier de fabrication de soie (comme par exemple la « Silk farm » des Artisans d’Angkor, à Siemreap, ou encore le village de la soie à Koh Dach, près de Phnom Penh), permet d’observer l’ensemble du cycle, depuis l’accouplement des papillons jusqu’au tissage des étoffes, en passant par la phase pendant laquelle les larves écloses se nourrissent de feuilles de mûrier et grandissent, puis tissent leur cocon, puis celle où les cocons sont exposés au soleil pour faire mourir la chrysalide avant qu’elle ne perce le cocon (cela rendrait le cocon inutilisable), et enfin celle où les fileuses extraient des cocons, plongés dans l’eau bouillante, les fibres servant à construire les fils.

Les fils produits sont ensuite teints, puis embobinés sur des ensouples pour les fils de chaîne, ou sur des bobines pour les fils de trame. La production reste artisanale : on est très loin des processus automatisés des usines textiles modernes permettant de produire des tissus en quantités industrielles.

Filage du fil de soie
Filage du fil de soie

Tissage

Le tissage se fait le plus souvent sur des métiers manuels d’assez petite taille, auxquels s’attellent les tisserandes qui fabriquent patiemment, en déposant un à un les fils de trames entre les nappes de fils de chaîne, pour produire à peine un mètre de tissu par jour, pour les étoffes les plus complexes. Le coût de revient de la soie et la très faible productivité du tissage expliquent largement les prix parfois très élevés qu’atteignent certaines soieries. La complexité des motifs des tissus exige une maîtrise qui n’est atteinte qu’après de longues années de pratique.

En même temps que les techniques de tissage, ont été développées des techniques de teinture mettant à profit les ressources végétales du pays. Des plantes diverses sont utilisées pour conférer au fil de soie brute les teintes voulues. Ainsi, la couleur rouge peut être obtenue à partir de copeaux de bois de « sangke » (Combretum quadrangulare) ou de feuilles de tamarinier ; la couleur jaune est principalement produite à partir de l’écorce du « prahout » (Garcinia vilersiana), que l’on trouve dans les hautes terres du Cambodge… Notons à ce propos que la couleur naturelle de la fibre du cocon des bombyx au Cambodge est un jaune un peu soutenu, et non le blanc comme la soie chinoise. Cela est dû à la variété particulière de mûrier cambodgien dont les feuilles servent à nourrir les larves du bombyx. La soie cambodgienne est parfois utilisée sans teinture, avec sa couleur naturelle.

Végétaux utilisés pour la teinture
Végétaux utilisés pour la teinture

Peinture

L’une des techniques de teinture les plus originales des artisans cambodgiens, le « hol », plus connue en Occident sous le nom de « ikat », consiste à réaliser des motifs en enserrant certaines portions des fils de façon à les protéger de la coloration. Traditionnellement, on attachait ainsi sur les fils des fibres de bananier ; aujourd’hui les fibres de bananier sont le plus souvent remplacées par du nylon. Pour obtenir les motifs voulus, on s’appuie sur des patrons qui indiquent avec précision les portions de fils qui doivent être protégées.

Procédé de teinture « hol »
Procédé de teinture « hol »

Réputation

Aujourd’hui, la soie cambodgienne bénéficie d’une excellente réputation sur les marchés internationaux. Elle est très appréciée pour sa qualité d’exception, et la fabrication manuelle des pièces d’étoffe contribue à rehausser sa valeur. On peut acquérir les différents produits manufacturés à partir de la soie dans les boutiques innombrables qui se trouvent dans les villes touristiques ou sur les étals de nombreux marchés. Attention cependant aux contrefaçons et aux produits de basse qualité importés en masse des pays voisins.

Pour en savoir un peu plus sur les soieries cambodgiennes, deux livres sont à conseiller : Technique of Natural Deying and Traditional Pattern of Silk Production in Cambodia (bilingue khmer-anglais), publié par l’Institut Bouddhique de Phnom Penh (ISBN : 978995050023), et A Pocket Guide to Cambodia Silk, de Cornelia Bagg Srey, publié en 2017 (ISBN : 9780692853023).

Texte et photographies : Pascal Médeville

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