Tourisme – Interview : Luu Meng, « Il faut plus d’initiatives pour dynamiser Siem Reap »

Au cours du premier semestre 2019, le nombre de visiteurs à Angkor Wat enregistrait une baisse de 16,4%. Les recettes provenant des billets d’entrée ont décliné de 8,29%. La Fédération cambodgienne  du tourisme – Cambodia Tourism Federation (CTF) a décidé d’agir afin d’inverser la tendance. Entretien avec son Président Luu Meng :

Luu Meng, il faut plus d'initiatives pour dynamiser Siem Reap
Luu Meng : « il faut plus d’initiatives pour dynamiser Siem Reap. »

CM : La fréquentation touristique à Siem Reap connait cette année une baisse sensible, quelles sont vos impressions et suggestions sur cette courbe négative ?

Le nombre de visiteurs à Siem Reap a effectivement bien diminué. C’est un souci majeur pour les acteurs de l’industrie touristique. Ces six derniers mois, la fréquentation concernant cette destination a baissé de 16%. C’est la première fois qu’une telle baisse est enregistrée depuis 20 ans. Et, tous les acteurs du secteur se sentent plutôt concernés : hôtels, restaurants, agences de voyages, spas et autres fournisseurs de services.

Les Coréens sont les premiers à montrer un fléchissement, suivis par les Vietnamiens, les Chinois, les Thaïlandais. Et, ces nationalités représentent le top 5 des visiteurs de la région. La Fédération cambodgienne du tourisme a réuni ses membres et nous avons préparé une longue liste de démarches à effectuer.

Bien sûr, nous devons considérer bon nombre de problèmes. Nous avons évoqué en priorité les actions à mener sur le court terme et aussi pour un futur plus lointain. En clair, que pouvons-nous faire dès maintenant et, comment pouvons-nous préparer la prochaine saison touristique ?

La Fédération cambodgienne du tourisme
La Fédération cambodgienne du tourisme en réunion. Photographie CTF

CM : La Fédération cambodgienne du tourisme s’est donc réunie récemment pour débattre de ce problème, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Il n’y a pas qu’un seul problème…

Nous avons une longue liste. Et, le premier souci évident est la connectivité. Pour beaucoup de raisons, nous n’avons pas encore suffisamment de vols directs. Et cela a des conséquences en particulier pour les longs trajets.

Besoin de propreté

Un deuxième gros souci est la propreté de la ville.  Il ne s’agit pas des hôtels ou des restaurants et de leurs proches alentours, mais des rues et des espaces publics. Il n’y a pas encore suffisamment de poubelles collectives, il y a encore trop de zones dont la propreté laisse à désirer.

Nous avons des retours de plusieurs clients d’hôtels. Les touristes adorent les temples et notre accueil, mais il y a ces endroits sales qui gâchent l’image de la ville. Il y a eu de gros efforts mais il en faut encore bien davantage pour rendre Siem Reap plus attirante, plus verte, plus propre. C’est important pour les touristes mais aussi pour les résidents et leur qualité de vie.

Je suis partisan de la dissuasion. Pourquoi ne pas instaurer un système d’amendes pour ceux qui ne respectent pas la propreté des espaces publics ? Il faut que les gens comprennent qu’il ne faut pas jeter les ordures ménagères n’importe où. C’est un projet simple, mais nous devons travailler ensemble. J’ajouterais qu’il faut aussi améliorer la collecte des ordures.

Destination

Le troisième point concerne l’essence même de la destination. Que pouvons-nous proposer de plus que les temples, quelles seraient les attractions susceptibles de garder les touristes plus longtemps, de les inciter à revenir et bien sûr, comment en attirer plus ?

Les touristes ont besoin de divertissements supplémentaires. La ville et la province de Siem Reap ont beaucoup d’atouts qui méritent d’être mis bien plus en valeur. Nous avons un artisanat superbe, des restaurants de grande qualité, des musées, le Tonle Sap…autant d’attractions pour lesquelles il est impératif de travailler ensemble afin de mieux promouvoir la destination Siem Reap dans son ensemble, et non exclusivement focalisée sur Angkor Wat.

CM : Quel est l’avis des professionnels ?

C’est un autre point important : Nous ne sommes pas suffisamment unis dans le secteur touristique. Par exemple, près de 70% des acteurs privés du tourisme ne font partie d’aucune association. Ce sont comme des enfants sans leurs parents (sourire). J’insiste, c’est un élément-clé. Nous demanderons au ministère et au gouvernement, de nous supporter dans une démarche consistant à rendre obligatoire l’adhésion à une association du secteur touristique. C’est dans l’intérêt de tous.

Cela permet de mieux communiquer en interne, d’informer les professionnels des nouveaux textes et lois, de se concerter en cas de problèmes…etc. Avec le soutien du gouvernement, cela facilitera les choses et ils se sentiront bien plus épaulés. 70% d’entre eux ne connaissent pas les nouvelles lois et parfois, certains ne veulent pas savoir. Le manque d’encadrement associatif peut aboutir à une mauvaise gestion, une ignorance et un mauvais respect des standards de qualité et, au final, à un mauvais service et donc une mauvaise image de la destination.

Nous devons nous asseoir tous ensemble. L’expérience de chacun est le trésor de tous.

CM : Pouvez-vous citer un exemple qui pourrait justement montrer qu’une action plus collective serait efficace ?

L’année prochaine, à Siem Reap, nous accueillerons plusieurs événements internationaux. Avec le soutien du ministère, nous devons travailler ensemble afin de les préparer, les promouvoir et les réussir.

Je prendrais l’exemple du marathon. L’événement est promu sur une durée qui ne dépasse pas un mois. Nous accueillons quelques milliers de participants extérieurs. Si nous participions avec la CTF à la promotion de cette épreuve sportive, nous pourrions améliorer la communication et accueillir le double voire le triple ou même le quadruple de participants étrangers.

Semi-marathon international d’Angkor Wat
Semi-marathon international d’Angkor Wat. Photographie AKP

Un de nos membres nous a rappelé qu’un marathonien de bon niveau a besoin de six semaines de préparation. Donc, entre l’entrainement et la préparation du voyage, le sportif a besoin de deux mois au minimum. Mais, aujourd’hui, la plupart des établissements hôteliers ne réagissent qu’une semaine avant la compétition…Une action concertée à l’avance permettrait de préparer cet événement bien en amont, donc d’attirer plus de participants et, logiquement, de faire travailler beaucoup plus de prestataires.

CM : Vous revenez sur la nécessité de concertation entre professionnels, comment y parvenir ?

Pour en revenir à ce besoin d’adhésion à une association professionnelle, je souhaiterais que cela se fasse avec un encadrement. Je ne plaide pas pour notre fédération en particulier, mais chaque sous-secteur touristique devrait avoir son association. Et, tous les professionnels concernés devraient être adhérents. J’irai même jusqu’à dire que cela devrait être une démarche obligatoire pour obtenir le droit d’exercer.

CM : Le ”package zéro dollar” est aussi pointé du doigt, qu’en pensez-vous ?

Nous devons éviter d’accueillir ce genre de touristes. Cela ne rapporte rien au pays. Nous devons nous concentrer sur l’amélioration d’un produit ‘’amical’’ et abordable à destination de visiteurs qui ont un minimum de moyens. Nous ne pouvons pas promouvoir Siem Reap comme une destination très bon marché. Nous devons devenir une destination accueillante, culturelle, divertissante, enrichissante et, je le répète, abordable. Cela n’empêche pas non plus de proposer une destination luxueuse pour un autre segment de clientèle.

CM : Un zoo et un gigantesque aquarium vont ouvrir à Siem Reap, cela va-t-il dans le sens de ce que vous préconisez ?

Oui, c’est important d’avoir ce genre d’attraction. Là encore, pour que cela fonctionne bien, il est indispensable de créer une synergie dans la promotion. Il y a des centaines d’hôtels et plusieurs milliers de restaurants dans Siem Reap, cela constitue une force incroyable de communication sur les réseaux sociaux. Et, chacun devrait participer à la promotion de la destination dans son ensemble, pas seulement à celle de son établissement. Certains le font très bien, d’autres beaucoup moins, par manque d’information et de concertation. Encore une fois, il faut travailler ensemble. Ainsi, le gâteau grossit et il y a plus à partager.

CM : Pensez-vous qu’il y ait besoin de nouveaux packages, tant pour Siem Reap que pour l’ensemble du pays ?

Oui, absolument. Nous devons créer des packages attractifs. Il faut des professionnels pour ‘’dessiner’’ ce genre de produit et la fédération est prête à en embaucher. Il nous faut des circuits attractifs, non seulement pour Siem Reap mais aussi pour l’ensemble du pays. Aujourd’hui, nous avons 42 cuisines différentes dans le pays, personne ne le sait, nous avons besoin de promouvoir cela.  Proposons aussi des ”packages Iles et soleil” pour la côte, et même des circuits golf pour les joueurs chevronnés ou amateurs. Il y a un magnifique green à Siem Reap et un autre tout aussi intéressant à Phnom Penh. Et, enfin, pourquoi ne pas créer des ”packages Casino” pour les joueurs, un circuit qui inclurait Phnom Penh et Sihanoukville ?

Autre idée : A Siem Reap, la réputation des spas est excellente, certains disent qu’ils sont bien meilleurs qu’à Phnom Penh. Proposons des ‘’weekends bien-être’’ agrémentés de visites de sites, etc… Mais, pour mettre en œuvre ces quelques idées, il faut des professionnels pour les concevoir convenablement.  Il y a tant d’options à proposer.

CM : Quelle est la prochaine étape pour la CTF ?

Nous identifions actuellement les problèmes. La prochaine étape sera de soumettre nos constatations et suggestions au ministère du tourisme. Nous ferons faire part des besoins urgents et avancerons des propositions. Ensuite, nous créerons une commission spéciale afin de travailler sur ces propositions et sur les urgences. Je souhaite sincèrement que le processus donne des résultats rapidement car il faut redresser la barre dès la saison prochaine.

Propos recueillis par Christophe Gargiulo

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