Khmer d’origine – Musique : Alex Shaman le DJ dinosaure toujours jeune

Il est l’un des DJ les plus populaires de la capitale. Le franco-khmer Alex Shaman est venu s’installer dans son pays d’enfance il y a cinq ans.

Alex Shaman
Alex Shaman. Photographie Jérémie Montessuis – Vito

Encore adolescent, il aura connu l’exil puis la nuit parisienne. Le DJ aux mille vies n’est pas seulement un artiste avenant et souriant, c’est un homme qui aura parcouru le monde avant de retrouver sa terre natale. Entretien avec un dinosaure de la musique encore tout jeune :

CM : Vous êtes né au Cambodge, d’un père cambodgien et d’une mère française

Oui, je suis né à Phnom Penh en 1958, je suis vieux (rires). Mon père M. Long Chuon, était alors directeur de la Banque Nationale. Il était l’un des hommes les plus influents du royaume. Ma mère était femme au foyer.

CM  : Avez-vous des frères et sœurs ?

J’ai un grand frère, marié avec une Thaïlandaise. Ils ont trois enfants et vivent à Paris. J’ai aussi un demi-frère et une demi-sœur.

CM : Quel genre d’adolescent étiez-vous lorsque vous viviez à Phnom Penh ?

Je n’aimais pas aller en cours. Je faisais très souvent souvent l’école buissonnière. J’étais assez fou fou. J’ai fait tellement de bêtises, que j’ai dû quitter Descartes pour un lycée privé, le lycée Jean-Jacques Rousseau à Phnom Penh. Mais, je passais plus de temps dans les salles obscures que dans les salles de classe. Je voulais réaliser des films, j’étais passionné par le 7e art, j’aimais le cinéma français, mais surtout celui de Hong Kong. J’en étais même dingue.

CM : Quand avez-vous quitté le Cambodge ?

Lorsque nous étions en pleine guerre civile, il y avait une menace permanente. Nous avions peur des bombes. Mon père avait envoyé mon grand frère assez tôt en France pour suivre des études de pilote. Ma tante a alors conseillé à mon père de m’envoyer aussi en France rejoindre ma mère qui vivait déjà là-bas. Je suis alors parti en 1973 ou 1974, je ne me souviens pas exactement.

CM : Comment s’est passée votre arrivée en France ?

Bien, toute ma famille parlait déjà français. Je vivais dans le XVe arrondissement et j’allais au lycée. Mais (sourire), je m’intéressais plus à la musique qu’à l’école.

CM : Donnez – nous plus de détails…

En 1975, c’est l’apparition du disco, un phénomène qui m’a complètement enthousiasmé. C’est à ce moment que je découvre ma passion pour la musique. Imaginez cette époque avec toutes ces grandes stars bourrées de talent. C’était le temps des Diana Ross, Marvin Gaye, Donna Summer, Abba, Barry White, Sister Sledge, James Brown, les Bee Gees, Giorgio Moroder. Ensuite, le funk est arrivé avec Chic et tant d’autres talents. Pour moi, ce fut un véritable déclic !

Alex Shaman
Alex Shaman à l’époque du Club 18

CM : Sortiez-vous en club ?

Je fréquentais le Club 18, une discothèque de petite taille, mais très connue et remplie à craquer tous les weekends.

CM : C’est à cette époque que vous souhaitez devenir DJ

Oui, un jour, le DJ résident, Patrick est parti un mois en vacances et je l’ai remplacé. Je n’avais que 19 ans et ce fut ma première prestation.

CM : Et ensuite ?

J’ai décidé de quitter le lycée pour travailler dans la restauration la journée et mixer au Club 18 quelques soirs par semaine. J’ai été embauché dans ce club, mais je mixais de temps à autre dans d’autres discothèques telles que le Whisky à Gogo, le Scaramouche, et le Scorpion. C’était une grande époque, dès que je finissais mon boulot au restaurant je courrais rejoindre mes platines ! Et, plus je jouais, plus j’avais envie de jouer.

CM : Quelles techniques de mixage utilisiez-vous ?

J’utilisais la méthode classique : deux platines, une table de mixage et les disques derrière. C’est une technique de travail que j’ai conservée aujourd’hui sauf que les vinyles ont été remplacés par une clé USB.

CM : Était-ce une activité bien rémunérée ?

Tout à fait, je touchais entre 100 et 150 francs français par soirée et, lorsque j’ai commencé à être connu, cela pouvait atteindre 300 francs. C’était pas mal du tout pour l’époque.

CM : Le Cambodge vous manquait-il ?

Pas exactement. Pour plusieurs raisons, j’étais jeune et naïf et les nouvelles du pays se faisaient rares après la chute de Phnom Penh. J’ai appris que mon père avait été tué par les Khmers rouges et j’essayais de ne pas trop y penser.

CM : Après les clubs parisiens, que se passe-t-il ?

Au milieu des années 1980, je décide alors de partir à Deauville. Mais, un grave accident de voiture m’a cloué au lit plusieurs mois et je ne pouvais pas travailler. Ce fut une période très triste. Puis, ma mère m’a dit : « tu ne vas pas travailler dans le monde de la nuit toute ta vie ».

J’ai alors rencontré un diplomate français qui cherchait quelqu’un de confiance pour le suivre dans ses déplacements à l’étranger. Il voulait un collaborateur permanent pour les services d’intendance. J’ai donc effectué un stage au Quai D’Orsay puis, pour mon premier séjour, nous sommes partis au Pakistan.

CM : C’est une nouvelle vie qui démarre donc ?

Oui, et je crois avoir bien fait d’accepter ce poste. Cela m’a permis de voyager et de découvrir le monde. J’ai suivi l’ambassadeur au Pakistan, puis en Finlande, au Japon, en Grèce, en Macédoine, Albanie, Malte, Portugal, Dubaï et Mongolie.

Ma mère était ravie, car elle ne voulait plus que je travaille la nuit.

CM : Qu’est devenue votre passion pour la musique alors ?

Je ne mixais plus, mais je me tenais au courant de l’évolution musicale. Et, en Mongolie, dans les années 2000, j’ai recommencé à travailler dans des clubs. C’est reparti au hasard d’une rencontre. J’ai participé à l’aventure de la création du club Metropolis en Mongolie. C’était, la plus grosse discothèque du pays. Elle pouvait accueillir 2000 personnes. Ce fut un véritable challenge pour moi.

J’ai eu de la chance, ma bonne étoile m’a suivi et j’ai eu beaucoup de succès. C’était en 2007. Je cumulais donc deux jobs et ce n’était pas toujours facile certains matins (rires).

CM : Et ensuite ?

J’ai travaillé pour l’ambassade jusqu’en 2011. Ensuite, l’ambassadeur est parti à la retraite. Je me suis alors demandé si je devais rentrer à Paris. Mais, finalement, j’ai décidé de rester en Mongolie, car je commençais à être très connu. J’ai pris la bonne décision, car cela m’a permis de travailler au Metropolis, mais aussi sur d’autres projets musicaux.

CM : Quels projets ?

Mon étoile m’attendait (rires)… Avec le chanteur BX, nous avons fait une version française de son tube My love. La chanson a reçu un accueil formidable. Beaucoup de stars locales, les télévisions et les radios voulaient me rencontrer. J’ai également participé à la bande originale d’un film. Ce fut un véritable honneur. La chanson a été numéro 1 pendant huit semaines en Mongolie.

CM : À propos du retour au Cambodge ?

Je suis revenu en 2012, puis une autre fois en 2013. À cette occasion, j’ai joué au Pontoon et le patron du club a aimé ma performance. Il m’a proposé de travailler avec lui. Finalement, en 2014, j’ai décidé de revenir pour de bon.

CM : Comment s’est passé le retour dans le pays d’enfance ?

Bien sûr, j’étais surpris. Le pays a beaucoup évolué. Il y a des choses qui me plaisent, d’autres beaucoup moins. Je travaille dans le milieu de la nuit, j’aime cela, mais j’ai aussi besoin de calme. J’ai acheté une maison en banlieue dans un environnement très serein et j’ai trouvé un équilibre.

Alex Shaman
Alex Shaman au 14 Juillet. Photographie Jérémie Montessuis – Ambassade de France

Je travaille donc avec le Pontoon, le Vito et j’ai aussi beaucoup de demandes pour des événements privés. Je suis heureux, car je travaille avec des gens formidables comme Vito et Manolis (Club Vito) et Nivet Tep (Pontoon). Depuis trois ans, j’anime également la soirée du 14 Juillet pour l’ambassade de France au Cambodge. J’ai aussi un nouveau contrat avec le Celeste Sky Bar qui ouvrira bientôt début Octobre. Je tiens à remercier Lina et Steven qui me font confiance pour cette nouvelle aventure. Merci également à George Kakada et Alain du K’S Lounge.

D’un point de vue émotionnel, mon retour a été l’occasion de me souvenir de mon père. Lorsque je passe devant son bureau, j’ai l’impression d’un livre d’images qui s’ouvre, je revois l’escalier, son espace de travail, et parfois je l’appelle comme s’il vivait encore là. C’est très émouvant pour moi.

CM : La Mongolie, c’est terminé ?

Non j’y retourne en vacances et pour participer au « Sunrise Festival ».

Comment trouvez-vous la musique d’aujourd’hui ?

Cela a beaucoup changé. Il y a des artistes que j’aime. Aujourd’hui, la mode est au reggaeton, ce n’est pas désagréable, car il reste un parfum des années 70 dans ce mouvement.

CM : Quels sont vos artistes préférés ?

Je dirais Prince et, pour les femmes, ce serait Whitney Houston. Mais j’apprécie aussi Daft Punk, Mariah Carey. Vous savez, c’est difficile d’avoir une préférence, j’aime tellement d’artistes depuis tant d’années ! Je suis le dinosaure des DJ (rires), je connais tellement d’artistes !

Photographie Karloff

CM : Quels sont les meilleurs moments d’un DJ ?

Pour moi, c’est quand les gens se lèvent et qu’ils restent sur le « dancefloor ». Au Vito par exemple, je passe beaucoup d’anciens hits un peu « boostés » ou remixés et le public apprécie beaucoup. Le DJ est là pour raviver de bons souvenirs dans un contexte de danse, de joie et de bonne humeur. Les grands hits des années 70 et 80 suscitent toujours autant d’effervescence sur une piste comme celle du Vito.

CM : Votre installation au Cambodge est-elle définitive ?

Je pense, oui. Comme je l’ai déjà mentionné, j’ai trouvé un endroit calme où il fait bon vivre, j’ai l’opportunité de faire mon métier donc je n’ai pas de raison particulière de repartir.

 Propos recueillis par Christophe Gargiulo

Haut de page