Histoire : Petite histoire des relations entre la Chine impériale et le Cambodge ancien

La présence chinoise au Cambodge connaît aujourd’hui une croissance exponentielle, qui cause de grandes inquiétudes. Dans ce contexte, il n’est sans doute pas inutile de rappeler que le Royaume des Khmers et l’Empire du Milieu ont lié des relations étroites depuis plus de deux millénaires.

Zhou Daguan

La Chine ancienne est une civilisation de l’écrit, et très tôt ont été rédigées des annales historiques retraçant de façon plus ou moins détaillée les événements survenus à la cour impériale. Ces annales comportaient invariablement des monographies sur les pays étrangers. On a en outre des ouvrages rédigés par des encyclopédistes ou encore les journaux de voyage, dont le plus célèbre, pour ce qui est du Cambodge, est l’œuvre du chinois Zhou Daguan (Tcheou Ta-Kuan), les fameuses Mémoires sur les coutumes du Cambodge, qui donnent un portrait très vivant du Zhenla (Tchen-la, le nom chinois du Cambodge entre le septième et le seizième siècles) à l’époque angkorienne : Zhou avait en effet passé près d’un an à Angkor, à la fin du XIIIe siècle.

Couverture de l’édition en khmer des Mémoires de Zhou Daguan
Couverture de l’édition en khmer des Mémoires de Zhou Daguan

Si les Mémoires de Zhou Daguan sont très connues, elles ne constituent pas, loin s’en faut, la seule source d’information chinoise sur le Cambodge. Un spécialiste chinois a compilé au début des années 1980 l’ensemble des textes chinois anciens se rapportant au Cambodge. L’ouvrage compte près de 300 pages et intègre le texte de Zhou Daguan, qui n’occupe que 25 pages ! Cela donne une idée de la masse d’informations disponibles.

La mention la plus ancienne du Cambodge que l’on trouve dans les annales chinoises se lit dans le Livre des Han postérieurs (dynastie qui régna sur la Chine de 25 à 220 de l’ère commune). Deux lignes contenues dans la « Monographie des barbares méridionaux » expliquent qu’un homme originaire de « Jiupuzhe », contrée située dans le sud de l’actuel Vietnam, vint offrir en l’an 84 divers cadeaux à la cour impériale, dont un rhinocéros vivant !

Funan

Le Cambodge est d’abord désigné dans les annales chinoises sous le nom de « Funan », qui est probablement la transcription en caractères chinois du mot khmer « phnom » (montagne). Ce nom est utilisé en Chine dès l’époque des Trois Royaumes (220-280) et jusqu’à l’époque de la dynastie des Sui (581-619). À l’époque des Trois Royaumes, justement, les textes chinois parlent de deux envoyés du roi Sun Quan (182-252), du royaume de Wu, qui furent chargés d’explorer la région connue aujourd’hui sous le nom d’Asie du Sud-Est. On sait que le « camp de base » de ces deux envoyés était situé au Funan, et que l’un d’eux rédigea une monographie sur ce pays dans lequel ils séjournèrent pendant près de dix ans. Malheureusement, cette monographie est aujourd’hui perdue.

L’époque des Dynasties du Nord et du Sud (420-589) connaît un épisode bien connu de l’histoire des relations entre la Chine et le Cambodge ancien. L’empereur Wu des Liang (464-549), fervent bouddhiste, attira auprès de lui de nombreux moines étrangers, et notamment deux moines du Funan qui furent invités à la cour de l’empereur Wu pour transmettre les préceptes du bouddhisme en terre chinoise. Les relations entre l’empereur Wu et le Funan motivèrent même la création d’un « bureau du Funan » dans la capitale des Liang.

La cour impériale chinoise envoya très tôt de nombreuses ambassades dans les régions voisines, considérant que tous devaient reconnaître sa supériorité et lui payer tribut. Dans les chroniques qui rendent compte de la vie de la cour impériale, sont très souvent mentionnées des délégations venus des contrées les plus diverses, pour offrir des présents à l’empereur de Chine. En retour, ce dernier faisait aussi des cadeaux somptueux et octroyait aux barbares venus faire acte de « soumission » des titres ronflants. Ces échanges de délégations étaient en outre un excellent prétexte pour les marchands de se livrer à un commerce lucratif. Zhou Daguan prend d’ailleurs le soin de donner dans ses Mémoires une liste conséquente des produits chinois appréciés à la cour cambodgienne, et des produits khmers faisant l’objet d’exportations importantes vers la Chine.

Les rayons de miel sauvage étaient exportés en grandes quantités vers la Chine
Les rayons de miel sauvage étaient exportés en grandes quantités vers la Chine

Il arrivait aussi que certains souverains prennent l’empereur de Chine au mot et lui demandent d’intervenir dans les conflits qui les opposaient à leurs rivaux. Dans le cas spécifique du Zhenla, on peut lire dans les annales des Ming qu’un roi khmer demanda à l’empereur de Chine d’intervenir auprès du Champa pour que ce dernier cesse ses incursions en terre khmère.

Contes

Dans la tradition cambodgienne, la Chine est aussi fréquemment citée. Un conte khmer rapporte par exemple qu’un prince connu sous le nom de « Ta Prom », originaire de la région de Kampong Cham, fut envoyé par ses parents poursuivre ses études en Chine. Alors que le prince était absent, son père fut victime d’un usurpateur ; on dit au prince khmer que ses parents étaient morts, aussi le jeune homme renonça-t-il à revenir dans son pays natal. Mais de nombreuses années plus tard, devenu haut fonctionnaire à la cour de Chine, le prince fut chargé de plusieurs expéditions maritimes.

A l’occasion de l’une de ces expéditions, il revint à Kampong Cham, rencontra sa mère par hasard, ne la reconnut pas et l’épousa. Un petit sanctuaire qui se trouve aujourd’hui dans l’enceinte du temple de Nokor Bachey, à Kampong Cham, a été construit en souvenir de ce prince. Les Cambodgiens affirment que ce n’est autre que le célèbre navigateur chinois Zheng He, dont les expéditions, au début du XVe siècle, menèrent la flotte chinoise jusqu’en Afrique.

Entrée du temple consacré à Ta Prom à Nokor Bachey
Entrée du temple consacré à Ta Prom à Nokor Bachey

Un autre conte relate qu’une statue monumentale de Bouddha dont on peut voir aujourd’hui les vestiges à Oudong fut édifiée par des envoyés chinois. Ces derniers avaient appris qu’une grotte du mont Oudong servait d’abri à un monstre fabuleux et que la sortie de ce monstre marquerait le début de l’invasion de la Chine par le Cambodge. C’est la raison pour laquelle les envoyés chinois, craignant que la prophétie ne se réalise, firent construire la statue sur l’entrée de la grotte, afin d’empêcher le monstre d’en sortir.

Littérature populaire

La littérature populaire cambodgienne contient aussi quelques épisodes mettant en scène des Khmers ayant à en découdre avec des Chinois, qui sont invariablement tournés en ridicule.

Les relations entre le Cambodge et la Chine ancienne ont été facilitées par l’installation au Cambodge, au cours des siècles, de nombreux Chinois. Zhou Daguan explique d’ailleurs dans son livre que bon nombre de ses compatriotes avaient élu domicile à Angkor, parce que la vie y était facile et les femmes avenantes.

Les annales de la dynastie des Ming rapportent d’ailleurs une anecdote assez savoureuse : une ambassade chinoise de retour d’une mission au Zhenla fut reçue par l’empereur pour rendre compte. L’empereur remarqua dans l’escorte de l’ambassade la présence de trois soldats khmers et s’en étonna. L’ambassadeur, confus, expliqua que trois hommes de son escorte avaient déserté, et que le roi du Zhenla avait tenu à recompléter l’escorte avec trois de ses soldats. L’empereur de Chine renvoya chez eux les malheureux soldats khmers…

Texte et photographies : Pascal Médeville

Haut de page