Chronique : Mes chers parents, les divinités ont choisi le prénom du bébé !

La famille de mon vieil ami Ta Sâr s’est encore agrandie. Trois jours plus tard, le moment était venu de trouver un prénom à l’enfant. C’est « à l’ancienne » que le petit fils de mon ami a été baptisé. Une manière originale et quasiment disparue aujourd’hui de donner un nom à un nouveau né.

Mes chers parents, les divinités ont choisi le prénom du bébé !
Mes chers parents, les divinités ont choisi le prénom du bébé !

La préparation du rituel

Le choix du prénom de l’enfant fait donc l’objet d’une cérémonie pour le moins étonnante. Rituel ancestral et révolu, il ne doit sa survie dans ce village qu’à l’insistance du vieux Ta Sâr, bibliothèque vivante, gardien des coutumes et des légendes du royaume tout entier. Le rituel se déroule à la nuit tombée dans la grande pièce de la maison de bois sur pilotis. Quelques vieilles du village sont là ainsi que l’accoucheuse, revenue pour l’occasion.

Elles préparent les offrandes : une bouteille d’alcool de riz, un panier de riz blanc, une poule cuite, un billet de 5 dollars, cinq bougies de cire rouge et cinq bâtonnet d’encens. Le père du nouveau né allume les bougies qu’il dispose en rond sur un plateau de cuivre. Lentement il fait couler la cire sur un bord du plateau et y incruste les bougies. Les mèches de mauvaise qualité crépitent longuement. Il enflamme ensuite les bâtonnets d’encens et, les tenant dans ses mains jointes, s’incline successivement vers les quatre points cardinaux pour saluer les Tevadas, les esprits divins.

Puis, c’est au tour de Ta Sâr, son père, le grand père du bébé, de l’imiter. Il se recueille un instant puis récite à haute voix le nom de tous ses ancêtres et leur annonce qu’un fils est né dans leur famille. Il implore leur bienveillance, leur protection sur l’enfant.

Le coton contre le mur

C’est un moment étrange, émouvant. Seules les lumières de quelques bougies et d’une lampe à pétrole éclairent la pièce. Les visages sont graves, fermés. Les gazouillis du bébé dans ses langes viennent perturber par moments le silence qui suit l’invocation. Ta Sâr pique dans la cendre d’un antique brûle-parfum les tiges des baguettes jaunes qui se consumeront lentement. Il détache d’un bocal entrouvert une petite houppe de coton et la tend à l’accoucheuse.

Cette dernière fait le serment d’agir en toute sincérité, de ne pas frauder le libre choix par lequel les Tevadas désigneront le nom qu’ils assigneront au petit être qui semble désormais endormi. J’avoue ne pas savoir ce qui va se passer à ce moment précis de la cérémonie. Mon ami ne m’a rien dit. Il m’a juste demandé de m’asseoir dans un coin et de ne pas faire de bruit.

Puis, le père prononce un prénom et, dans la seconde qui suit, l’accoucheuse projette la houppe de coton contre la cloison de bois de la chambre. Elle rebondit et retombe sur le plancher. La vieille femme la reprend alors et se prépare à nouveau. Le père prononce un second prénom. Le morceau de coton est à nouveau jeté contre la cloison. Il retombe encore. Il faudra plusieurs tentatives et donc plusieurs prénoms prononcés avant que, finalement, au nom de Mat, le coton reste accroché par un simple filament à une écharde de bois de la cloison. Les Tevadas ont ainsi choisi le prénom du nouveau né.

La mère s’excuse auprès de l’accoucheuse

La mère s’avance alors vers la vieille accoucheuse, se prosterne par trois fois devant elle. Elle rappelle les noms des divers enfants que cette sage-femme a aidé à mettre au monde. Mat est en réalité le cinquième de la famille. La mère demande alors pardon à la sage-femme pour l’avoir « souillé », c’est le mot employé. Et la vieille accoucheuse de campagne de la rassurer en lui mettant les deux mains sur la tête et en prononçant quelques paroles en langue pali.

La mère s’adresse maintenant aux parentes et aux voisines et leur renouvelle sa demande de pardon. Ces dernières vont à leur tour avoir des paroles gentilles et vont poser leurs mains sur la tête de la maman. Lorsque toutes ont ainsi répondu, une jeune fille verse alors sur les mains de l’accoucheuse et des femmes qui l’ont aidée de l’eau abondamment parfumée, récupérée dans une bassine en laiton.

La cérémonie est terminée. La vieille sage-femme enfourche sa moto et disparaît dans la nuit.

Les Tevadas ont de l’humour

Assis sur la terrasse de la maison, je contemple la lune voilée par quelques nuages sombres en cette période de mousson des pluies. J’ai encore du mal à réaliser ce que je viens de voir. Je ne pensais pas que de telles traditions puissent encore exister. Ce Cambodge des campagnes est fascinant.

« Sais-tu que ce n’est qu’au début du vingtième siècle qu’une ordonnance royale a prescrit que le nom porté par le chef de famille vivant deviendrait le patronyme, précédant ainsi le nom des enfants. Auparavant les gens ne disposaient que du seul prénom », me souffle mon vieil ami, s’assoyant à mes côtés. « Sans doute l’influence des Français », sourit-il.

Allumant une de ses vieilles cigarettes roulées qu’il met une demi-journée à fumer en entier, il ajoute : « Mat, c’est un beau prénom ».

« C’est la première fois que je l’entend. Mat, ce n’est pas très cambodgien, si ? », je lui demande.

Ta Sâr part dans un grand éclat de rire. « Non ce n’est pas très cambodgien. Il le sera encore moins lorsqu’on lui adjoindra, comme c’est la coutume chez les jeunes enfants, la lettre ‘A’ en préfixe ».

Devant mon étonnement, mon ami poursuit : « A-Mat, dit il en détachant particulièrement les deux syllabes, ce n’est pas très cambodgien, si ? » Et de partir dans un fou rire sans fin !

Il me faut quelques secondes avant de réagir. Les Tevadas ont décidément eu beaucoup d’humour ce soir-là…

A bientôt,
Frédéric Amat

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