Chronique : Mes chers parents, Fast and Furious ou les cuirs colorés ?

Vivre dans un village du Cambodge c’est souvent remonter le temps ; je vous l’ai écrit à maintes reprises. Ce week-end encore, nous avons vécu un moment unique.

Une troupe de théâtre pas comme les autres s’est installée dans l’enceinte de la pagode pour une représentation originale. Et des centaines de petits et de grands, de jeunes et de vieux, ont passé plusieurs heures totalement fascinés par l’événement. À la capitale, le dernier opus de la saga américaine « Fast and Furious » sortait en salles. Au village, c’était une représentation de cuirs colorés qui illuminaient la toile noire tendue entre deux arbres.
Le fossé entre les villes et les champs n’a jamais été aussi grand !

Une résurrection après-guerre

Il y a une vingtaine d’années, les « cuirs colorés » investissaient à nouveau la scène nationale après des décennies d’oubli. Depuis, acteurs et intellectuels ont travaillé à retrouver le sens originel de cette forme théâtrale classique que la guerre a paradoxalement permis de redécouvrir. Et aujourd’hui, des troupes, sponsorisées par des organisations, circulent de villages en villages pour faire redécouvrir le Sbaek pôa, le théâtre de marionnette de cuirs colorés.

Ce type de théâtre, et sa manière originale d’être joué, a été volontairement abandonné au début du XXe siècle. On estime que sa dernière représentation a eu lieu au Palais royal dans les années 1930 ou 1940. Il faudra finalement la guerre pour qu’une recherche dans le passé culturel du royaume remette au goût du jour ce style si particulier.

La recherche de la culture oubliée

Ainsi, au sortir du régime de Pol Pot, une poignée d’artistes survivants sont choisis pour faire l’inventaire des objets d’art encore récupérables, entassés dans différents lieux de la capitale abandonnée. C’est lors d’une excursion dans le Palais royal que la petite troupe va faire une drôle de découverte. Dans une pièce, jetées parmi les décombres, ils mettent à jour 23 figurines de cuir, représentant des femmes, des hommes, des chevaux et d’autres animaux.

Les artistes sont étonnés : ces cuirs ne correspondant apparemment ni aux grands cuirs, les Sbaek Thom, forme traditionnelle du théâtre d’ombres khmer, ni aux marionnettes articulées du petit cuir, les Sbaek Touich. De taille moyenne, ils sont colorés sur les deux faces et les costumes des personnages représentés évoquent la mode indonésienne.

Une quête commence

Fasciné par cette découverte, un des artistes du groupe mènera une véritable enquête policière qui va durer des années. Il interroge les personnes âgées ayant vécu au Palais dans les années 1930, ainsi que d’anciens étudiants du Ballet royal. À partir des souvenirs enfouis de ces survivants, il reconstitue patiemment le puzzle. Le fait que les cuirs soient colorés en font un genre à part, joué dans la journée, contrairement aux théâtres d’ombres du Sbaek Thom et du Sbaek Tauch, qui nécessitent l’obscurité. Les acteurs qui tiennent les cuirs sont habillés à l’identique des figurines qu’ils brandissent. Et surtout, la forme est mixte : certaines scènes sont jouées à travers les cuirs, d’autres directement par les acteurs. Ce double jeu est souvent mal compris par le public citadin.

Mais dans la campagne, la magie du spectacle opère et les spectateurs ne semblent absolument pas gênés par cette dualité du jeu d’acteur, tantôt jouant son propre rôle, tantôt interprétant le personnage peint sur le cuir. L’histoire est originale : Une princesse tombe amoureuse d’un faux lépreux. Elle est bannie par sa famille. L’histoire est triste mais elle se termine bien. Les villageois sont sous le charme. Assis dans l’herbe, chacun participe à l’épopée. La musique est répétitive, comme l’est la musique cambodgienne. Le jeu des acteurs est forcé. Mais les trois heures de représentations seront passées trop vite pour ces braves gens qui n’ont que le ciel bleu comme toile de cinéma et les rizières comme spectacle quotidien.

Alors que les enfants tournent autour des acteurs en mimant leurs gestes, brandissant de vieux cartons en guise de cuirs colorés, les plus âgés se refont l’histoire à leur façon.
Une manière de prolonger encore un peu ces quelques heures de rêves, ce rayon de culture, qui est venu pour un court instant égailler la monotonie de leurs vies…

A bientôt,

Frédéric Amat

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