Chronique : Mes chers parents, et le fer est devenu argent

Un hasard s’est soudainement transformé en machine à remonter le temps.

Me voilà projeté 23 ans en arrière, sur le bord du Mékong à une quarantaine de kilomètres de Phnom Penh. J’amenais mon vieil ami au mariage d’un lointain cousin dans un minuscule village. L’endroit me rappelait vaguement quelque chose, mais un bord du Mékong ressemble à s’y méprendre à un autre bord du Mékong. Sauf que, sur celui-ci, j’étais déjà venu. Il y a plus de vingt ans.

 

L’ambassadeur des États-Unis au Cambodge

C’était un de mes premiers reportages « magazine » pour le compte de l’Agence France-Presse. Le « tuyau » m’avait été donné par Kenneth Quinn, alors ambassadeur des États-Unis au Cambodge. Kenneth a un fils, jadis champion de natation. Et j’avais un copain qui avait en ces temps où tout était à reconstruire, relancé tout à la fois la Fédération khmère de natation amateur et la piscine olympique de Phnom Penh. Pascal dit le « Crapaud » avait remis en état les énormes pompes sous la piscine ; et l’un des tout premiers nageurs étrangers à s’aventurer dans le grand bassin était le fils de l’ambassadeur. Chaque soir, ce dernier, sandales, short, t-shirt et casquette rivée sur le crâne, venait voir son fils faire ses longueurs. Et chaque soir, ou presque, nous nous installions ensemble à l’heure de l’apéritif sur le pont supérieur, face au grand bassin.

Kenneth avait été soldat au Vietnam. Il avait épousé une Vietnamienne et avait été l’interprète du président Ford.

Un soir, comme il savait que j’étais en manque de scoop, il me renseigna sur l’endroit où se trouvait l’épave d’un cargo ; pas n’importe quel cargo. Ce navire avait été le dernier à remonter le Mékong dans le but de ravitailler Phnom Penh, lorsque le pont aérien avait été coupé quelques semaines avant la chute de la capitale en avril 1975. Attaqué par une bande de Khmers rouges, le cargo, sa cargaison, son équipage et une poignée de soldats américains censés escorter le navire, avaient coulé dans les eaux boueuses d’un étroit bras du Mékong. Kenneth pouvait me donner l’information : les Missing in Action, une unité spécialisée dans le rapatriement des restes de GI’s tués en mission à l’étranger, venait de terminer sa plongée sur l’épave.

Expédition Mékong

Quelques jours plus tard, Pascal et Olivier, un autre scaphandrier aventurier, ayant terminé de charger le matériel de plongée dans l’antique Peugeot 404 commerciale de Bunly ; nous partîmes pour Prey Bac, ce fameux village face auquel se trouvait cette épave.

Arrivés sur place, nous descendîmes vers la rive jonchée de morceaux de ferraille. Le parcours était parsemé d’innombrables pièces de moteur, de quelques chaudières, et d’une multitude de douilles de cuivre, vides, de différentes tailles, des plaques en tôle aux bords tranchants comme des lames de rasoir et des câbles : partout, des câbles. Une petite communauté travaillait ici et semblait vivre du fer que leur offrait le Mékong. Un des chalands (les navettes fluviales américaines aussi appelées les Landing craft marines), auparavant enfoui sous les eaux, avait été renfloué, retapé et repeint à neuf. Un moteur de tracteur chinois était en cours d’installation. Le LCM servirait sans doute de moyen de transport sur le fleuve. Rien ne se perd, rien ne se crée. Tout se transforme !

En haut de la berge, posé à l’ombre d’un arbre dans un trou d’environ deux mètres, se trouvait un treuil d’où de gros câbles effilochés serpentaient jusqu’au fleuve, plongeant dans l’eau couleur marron. À quelques brassées de la rive, les tôles du cargo émergeaient d’une bonne dizaine de mètres de haut. Cet amas de ferrailles, enchevêtré, déchiqueté, noirci et rouillé, formait encore distinctement l’arrière arrondi d’un navire, comme planté à la verticale dans les eaux.

Le témoin du naufrage

De toute évidence, les Cambodgiens découpaient de larges morceaux de tôles sur l’épave et les ramenaient sur la berge à l’aide du treuil.

Alors que mes amis se préparaient à la plongée, je m’étais mis en recherche du chef du village. Le vieil homme, dont les mâchoires avaient certainement perdu tout souvenir d’avoir un jour cohabité avec des dents, était un ancien militaire qui parlait correctement notre langue. Il était accompagné de son petit fils, un gars d’une vingtaine d’années, bien habillé, souriant, l’œil vif.

En 1975, Chan Tourn combattait aux côtés des soldats de Lon Nol lorsqu’il reçût un éclat de grenade dans la jambe. Il revint se cacher chez lui, car les Khmers rouges achevaient systématiquement les blessés que les soldats laissaient derrière eux. Beaucoup d’habitations avaient brûlé. Il était seul ; sa famille s’était réfugiée à Phnom Penh. Par ruse, il enterra ses objets de valeur et mit lui-même le feu à sa maison.

Une fois sa demeure détruite, il se cacha sous les décombres. Il y resta une nuit entière et, au matin, il aperçut les rebelles qui attendaient.

Le vieil homme me raconta tout : les flammes, les explosions, les Américains qui sautaient dans cette eau en feu depuis leurs chalands. Puis les trois ans, huit mois et vingt jours de souffrances. Et enfin, le retour sur ses terres. Et ce cargo qui n’avait pas bougé ; il était resté planté au milieu de ce bras du Mékong face à ce qui fut sa maison.

Puis Chan Tourn avait eu l’idée de récupérer les tôles pour les revendre et son petit fils avait pris le relais. Le fer était rare à cette époque. Le jeune homme revendait le fer rouillé à la capitale. Il payait bien ses ouvriers, leur donnait une commission sur les ventes.

Les plongeurs avaient trouvé divers objets ayant appartenu aux marins enfouis sous la vase. Le sujet était intéressant. L’article avait été publié, en anglais, dans de nombreux journaux et magazines au Cambodge et de par le monde. C’était au mois de mai. En 1996. Le Cambodge était encore en guerre et les journaux étrangers adoraient ce genre d’histoire.

Retour au présent

Je suis là, assis sur un talus à contempler le fleuve, lorsqu’un homme d’une quarantaine d’années vient s’asseoir à mes côtés. « Mon grand-oncle Ta Sâr m’a dit que vous aviez été journaliste ? », me dit-il en souriant. « Dans une autre vie, oui, on peut dire ça », lui réponds-je. « Je me disais bien que je vous avais déjà rencontré.

Ici même. Vous avez changé, beaucoup grossi et perdu vos cheveux, mais je vous reconnais », continue le Cambodgien dans un anglais parfait, sans même prendre conscience que, même si ces faits sont avérés, ce n’est jamais très poli de les relever… « Mais permettez-moi de me présenter. Chan Nouth. Mon grand-père était le chef du village lorsque vous êtes venu. Vous l’aviez interviewé un peu avant sa mort. Vous savez, j’ai encore votre article encadré dans une pièce de la maison. Mon grand-père était très fier d’avoir été cité. Je l’ai gardé, en souvenir ».

Je reste sans voix. Je regarde ce grand gaillard à mes côtés sans vraiment le reconnaître. Pourtant, il a dû moins changer que moi.

L’épave du cargo a disparu depuis bien longtemps. Le jeune ferrailleur a fait fortune si j’en juge par la taille de la maison et la marque de la voiture garée devant.

Rien ne se perd, tout se transforme…
Et le fer est devenu argent !
C’était hier ! C’était il y a 23 ans !

À bientôt,
Frédéric Amat

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