Chronique – Mes chers parents, un curry de rats, ça vous tente ?

Me voici donc revenu dans mon village auprès de mon vieil ami le philosophe Ta Sâr et de sa famille. Rien n’a changé et la vie suit son cours au rythme des saisons. La canicule récente a causé des dégâts considérables dans les cultures. Les revenus du riz seront maigres cette année. Mais c’est sans compter sur l’extraordinaire esprit de débrouillardise des campagnards. Le soir de mon arrivée, j’ai noté que de nombreux jeunes du village étaient absents.

Chasse au rat des champs

Partis attraper des rats !

« Ils sont allés attraper des rats », m’a annoncé mon ami. « Pour les exporter vers le marché vietnamien, non loin », a-t-il ajouté. Le commerce de rats avait décliné ces dernières années. Mais avec les premières pluies, il a repris de plus belle. Et le commerce de ce rongeur, considéré comme nuisible, devient une affaire très lucrative pour les paysans cambodgiens.

Le système est bien huilé. Très tôt le matin, les « négociants en rats des champs », les cages ficelés sur leur moto, font le tour des villages environnants. Ils s’approvisionnent ainsi auprès des villageois qui ont attrapé les rongeurs durant la nuit. Le kilo de rats vivants se négocie aux alentours de 2,5 USD sur le marché. Bien entendu, les revendeurs l’achètent bien moins cher aux paysans. Mais tout de même…

Une fois les cages remplies, un flot ininterrompu de motos, transportant chacune des centaines de rats, acheminent les cages grouillantes vers le poste frontière de Chhrey Thom, aux portes de la province viêtnamienne de Ang-Yang. À la frontière, le commerce de rats a pris le pas sur les autres produits exportés. À coté du riz, du maïs et d’autres denrées agricoles, le rat se négocie désormais à la tonne. Ce commerce étant particulièrement lucratif pour les villageois, la fièvre de la chasse aux rats fait tâche d’huile dans le royaume.

Accrochez-vous l’estomac…

Chaque matin, les rats sont alors regroupés, stockés, avant de passer la frontière par camions entiers. L’endroit est bondé, bruyant. L’odeur acide de ces milliers de rongeurs prend à la gorge. Les bestioles sont entreposées dans des cages, empilées les unes sur les autres, sous un abri de tôle ondulée. Celles qui n’ont pas survécu au voyage sont décortiquées sur place par des femmes qui séparent la viande destinée à la consommation humaine, des restes (peaux, pattes, queues…) qui serviront de repas aux crocodiles et aux poissons. Les enfants ne sont pas en reste. Ils sont payés pour remettre en cage les rats par trop épris de liberté.

Stockage des rats

Un business qui rapporte gros

Ces derniers temps, de plus en plus de villageois chassent les rats et les exportations sont en hausse. Selon un négociant rencontré sur place, près de 15 tonnes de rongeurs transitent quotidiennement vers le pays voisin par les postes frontières de Kandal.

En se basant sur ce chiffre, et sans compter les autres postes frontaliers, le Cambodge exporterait pas moins de 450 tonnes de rats vers le marché vietnamien, et ce tous les mois ! À plus de 2 dollars le kilo, cela rapporterait près d’un million de dollars au Cambodge chaque mois. Une estimation basse, car d’autres sources avancent le chiffre de 30 tonnes de rats, exportées quotidiennement.

Pour le gouvernement, la chasse des rats dans les rizières est une bonne chose car elle permet de protéger les récoltes.

Rats frits

Economie de subsistance

Plus tard, un jeune du village m’expliquera qu’il gagne jusqu’à 15 dollars par nuit, juste grâce à son habilité à chasser les rongeurs. Les Vietnamiens raffolent du rat khmer pour la simple et bonne raison qu’ils le trouvent sain, les cultures sont moins chargées en pesticides de ce côté-ci de la frontière…

« Ce métier sauve les pauvres », me dira en souriant Ta Sâr. Et ce n’est pas faux, mais encore faut-il parvenir à en attraper suffisamment…

Cette viande se déguste dans des soupes, des carry, ou simplement en friture. Pour mon ami, le Viêtnam manque de rats pour sa consommation, car la plupart des terrains forestiers ont été transformés en exploitations agricoles. Le Cambodge, en revanche, possède encore de nombreuses forêts inondées, habitat de prédilection des rongeurs. De plus, l’agriculture vietnamienne se fait toute l’année, contrairement au Cambodge où elle ne concerne qu’une seule saison. Alors, un petit curry de rats, ça vous tente ?

À bientôt,
Frédéric Amat

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