Chronique : Mes chers parents, elle court elle court la rumeur

La rumeur court partout où on la répand. Elle n’a pas de frontière et se déplace en moins de temps qu’il n’en faut pour l’entendre. Mais s’il est un pays dans lequel elle se sent particulièrement à l’aise, c’est bien le Cambodge. Il ne se passe pas un jour sans qu’un bruit ne coure d’un bout à l’autre du village, du quartier ou même du royaume tout entier.

Chronique
Mes chers parents, elle court elle court la rumeur

Le Cambodge, un terreau favorable

La rumeur est un phénomène de société qui ne manque pas de faire régulièrement la « une » des journaux. Si les Cambodgiens la pratiquent allègrement, les expatriés en sont également très souvent victimes, ou parfois mêmes auteurs…
Deux événements mémorables au Cambodge ont eu comme origine des faits non avérés. Mais la population les a cru et elle les a fait circuler. A une vitesse prodigieuse. Les conséquences ont été pour l’une d’elle dramatique et pour l’autre, cocasse.
Le 29 janvier 2003, une foule de personnes jeunes et moins jeunes issus de tous horizons se lève comme un seul homme en quelques heures, se rassemble puis décide de sillonner la ville pour détruire méthodiquement une vingtaine d’entreprises thaïlandaises implantées à Phnom Penh. La raison à ce saccage en règle ? Deux rumeurs. La première a été publiée comme une affirmation dans un journal quelques semaines auparavant : Une actrice thaïlandaise aurait dit ne pas vouloir venir se produire au Cambodge tant que le gouvernement n’aura pas rendu pas à la Thaïlande les temples d’Angkor.

Le journaliste a cru entendre quelqu’un dire qu’il croyait savoir…

Impossible à contenir, ce bruit enfle et attise les colères. Le journal qui avait publié les pseudo déclarations de l’actrice thaïe affirmera plus tard ne jamais avoir vérifié sa source qui émanait d’un quidam qui avait entendu dire quelqu’un qui croyait savoir… Jusqu’à ce jour de mercredi où le chaudron explose. La foule va d’abord incendier un hôtel qu’elle croit appartenir à des Thaïlandais. Les touristes auront la peur de leur vie et se retrouvent sans rien sur le bord du trottoir face à une foule en liesse. Le célèbre supermarché Thai Huot, pourtant appartenant à un Cambodgien, craignant l’amalgame, supprime immédiatement le Thai de son enseigne.
On ne sait jamais, sur un malentendu, comme dirait l’autre…

55 morts… virtuels

En fin de soirée, c’est une auditrice d’une radio libre qui intervient sur les ondes pour déclarer qu’à Bangkok, une foule venait de pénétrer dans les locaux de l’ambassade du Cambodge et avait tué plusieurs employés (le chiffre montera jusqu’à 55 personnes). La rumeur se propage, se déforme, enfle et parvient ainsi jusqu’aux manifestants qui, fous de rage, se déversent sur le boulevard Monivong et mettent le feu à l’ambassade de Thaïlande. Vengeance ! L’ambassadeur a juste le temps de se jeter dans le Mékong. Il sera repêché par les gardes d’une autre ambassade, voisine, celle du Japon !

Le SRAS et les haricots magiques

Quelques mois plus tard, en mai, alors que l’épidémie de SRAS (pneumonie atypique) frappe l’Asie, une rumeur se déclenche qui provoquera une panique sans précédent :

Un enfant qui vient de naître le jour même dans une famille cambodgienne émigrée aux Etats-Unis, se serait exclamé qu’à minuit, heure locale, un vent venu de Chine répandrait le SRAS au Cambodge. Le seul moyen de s’en prémunir serait de se confectionner et d’ingurgiter un dessert fait à base de pousses de soja, de haricots et de sucre de palme. Les marchés rouvrent en catastrophe, la quête aux haricots démarre en trombe, faisant décupler son prix au kilo. Surtout, chacun prévient parents, amis, proches. À Siem Reap, les patrons de restaurants demandent aux touristes de rentrer chez eux et ferment boutique. Les standards téléphoniques explosent. Plus un coup de fil n’est possible. Panique nationale ! Quelques minutes avant minuit, des bourrasques de vent balayent la cité des temples. Le SRAS arrive, il est là. Lorsque certains expatriés ont osé, les jours suivants, se moquer de cette noyade dans ce verre d’eau, certains Cambodgiens rétorquèrent que le pays avait été sauvé de justesse. En effet, ses habitants s’étaient immunisés de justesse grâce à la potion aux haricots magiques…

Choc des cultures ?

A la suite de cette panique nationale, le gouvernement décida de créer un comité de contrôle des rumeurs. Il était chargé de mettre un terme très rapidement à toute nouvelle rumeur avant qu’elle n’ait des conséquences irrémédiables.
A cette époque Facebook n’existait pas encore ! Il est aujourd’hui devenu le véritable centre de contrôle des rumeurs ; l’autre ayant rapidement disparu. Quelque part, Facebook a canalisé les rumeurs. Il les a emprisonnées… Elles naissent, vive un temps sur le réseau puis meurent comme elles sont venues, sans trop jamais sortir de ce programme informatique.
On peut appliquer à la rumeur ce que Beaumarchais, dans le Barbier de Séville, dit de la calomnie: « D’abord un bruit léger […] pianissimo, murmure et file et sème en courant le trait empoisonné. […] Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine et rinforzando, il va le diable. […] Vous voyez la [rumeur] se dresser, siffler […] et devenir un cri général, crescendo public, un chorus de haine et de proscriptions ».

Jusqu’à la prochaine…

A bientôt,

Par Frédéric Amat

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