Chronique : Mes chers parents, ces femmes qu’on maltraite en silence

La scène peut prêter à sourire. Elle est fréquente dans ce petit village du Cambodge et elle ne manque pas d’amuser la communauté. Elle se déroule au pied de l’escalier de bois qui mène à la maison familiale. Le mari rentre saoul et son épouse l’accueille à coups de balai ; un balai fait de branches de bois bien souples, celui dont on se sert pour ramasser les feuilles. Le mari qui tente d’esquiver les coups finira par monter les marches tant bien que mal.
Sous les cris de son épouse en colère. Et sous les rires des voisins.

Bleus au corps

Mais il est une autre scène, bien plus fréquente et qui ne fait pas rire du tout. C’est lorsqu’il s’agit de véritables violences conjugales, perpétrées par les maris sur leur épouse.  Ces cas là sont malheureusement encore trop fréquents dans les villages pauvres de la région.

Dans un rapport récent au niveau mondial mais qui évoque bien entendu le Cambodge, des organisations humanitaires soulignent que les femmes battues sont nombreuses à ignorer leurs droits. Très peu osent porter plainte, alors que la communauté locale, que ce soit le chef du village ou les voisins, tentent toujours de rabibocher les couples à n’importe quel prix. Elles sont ainsi condamnées à supporter la violence de leurs conjoints, faute de pouvoir nourrir leurs familles seules.

Dans ce village où je me suis installé, tout le monde connait le cas de Seng Vanna, cette dame d’une cinquantaine d’années, qui subit depuis deux ans les agressions de son second mari, alcoolique. Ouvrier dans le bâtiment, l’homme subvient seul aux besoins de huit enfants, dont une majorité provient des premières unions respectives. Alors que Vanna pensait en avoir fini avec les violences conjugales à la mort de son premier époux, son second mariage ne lui épargne pas cette épreuve.

Dans le village tout le monde entend le couple se disputer, le soir. Puis les coups qui pleuvent et les hurlements des enfants terrifiés.

Personne n’ose intervenir

Mais personne n’ose jamais intervenir. « On ne s’immisce pas dans la vie des autres », m’explique Ta Sâr, mon vieil ami. « C’est comme ça. Que les voisins fassent du bruit au milieu de la nuit, qu’ils chantent ou qu’ils se disputent, personne ne dira jamais rien. On ne montre pas nos sentiments, notre mécontentement, notre envie ou notre pitié. Lorsqu’un couple se dispute, c’est leur problème et même les amis n’interviendront pas. C’est comme ça ».

C’est comme ça et c’est bien triste. Car il suffit de lire la presse locale pour comprendre l’étendue du phénomène et le nombre de femmes qui périssent sous les coups de leur mari. Parfois, ce sont les enfants qui, n’en pouvant plus de voir leur mère souffrir, tuent le père.

Mais au lieu de condamner ces violences conjugales, de les dénoncer même aux autorités, au village, tout le monde excuse le mari violent. « On dit qu’il a une maladie psychologique car il a été soldat dans les années 1980 sous l’occupation vietnamienne », explique Ta Sâr.

Accepter l’inacceptable

Et cette explication semble permettre d’accepter l’inacceptable !

Mais ce cas d’acceptation n’est pas isolé. Il semble même être la norme dans les villages reculés du Cambodge. La violence conjugale se dénonce rarement. Les raisons sont nombreuses. Souvent les femmes estiment que l’homme aurait une sorte de « droit à la correction » sur son épouse dans la mesure où c’est lui qui nourrit la famille.

Selon l’Unicef, dans plus de la moitié des pays où la violence conjugale est constatée, les femmes la justifient plus encore que leurs partenaires masculins. Ainsi, au Cambodge en 2013, 46% des femmes contre 22% des hommes pensent qu’un mari est en droit de frapper son épouse si elle brûle le repas, se dispute avec lui, sort sans son autorisation, néglige les enfants ou refuse d’avoir des rapports sexuels.

Ce même rapport estimait à 16% le nombre de femmes battues au Cambodge. Moins qu’en Thaïlande tout de même où on en compte plus de 20%.

D’une manière générale, l’alcoolisme serait vu comme le premier responsable des violences faites aux femmes. C’est une excuse.
Elles sont toutes autant victimes d’hommes qui ne boivent pas. Même si c’est le cas dans ce village, où le mari de Vanna est un alcoolique notoire.

Silence on bât !

Il suffit d’évoquer ce sujet avec quelques hommes du coin pour se rendre compte que le chemin sera long avant que les mentalités ne changent.

Pour beaucoup, « dans la société, l’homme doit dominer et la femme respecter les traditions ». Souvent, donc le seul conseil qui est donné aux femmes battues, même par leurs amies, est de prendre leur mal en patience. Ainsi, on considère même la violence domestique comme une affaire privée.

Cela fait longtemps que les organisations humanitaires préconisent la formation de médiatrices dans les villages, afin de servir d’intermédiaires lors de ce genre de situations. Or, personne ne voulant s’immiscer dans la vie privée de leurs voisins, cette solution n’a jamais pu être mise en place.

Et le drame se poursuit. Silence on bât !

A bientôt, Frédéric Amat

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