Chronique : Mes chers parents, 76 ans et toujours « accoucheuse de campagne »

Les morts et les naissances rythment la vie du village. Accoucher dans un hôpital n’est pas donné à tout le monde dans les campagnes.
Ainsi, nombreuses sont encore les femmes à « traverser le fleuve » comme on dit khmer, à donner la vie, à la maison.

Svay Sam est une sage-femme traditionnelle. Elle a, si ses calculs sont bons, dans les 75 ans. Et, avec cette petite fille qu’elle vient de mettre au monde il y a quelques jours dans un village voisin, aidé pas moins de trois générations de femmes à donner la vie. Son premier accouchement, sous les Khmers rouges, aurait pu lui coûter la vie, mais l’a confortée dans sa vocation.

Svay Sam,une femme sage femme traditionnelle

Epicière et sage-femme

Dans sa petite cabane en bois encombrée par les produits d’épicerie qu’elle vend, Sam saisit un petit paquet poussiéreux mais soigneusement emballé. À l’intérieur, une bâche, des gants, du savon, des compresses, des lames, une brosse, des clips, une solution à base de permanganate de potassium et quelques schémas. Tout son attirail pour venir en aide à ses voisines. Depuis près de quarante ans, elle se rend aussi vite qu’elle le peut auprès de celles qui s’apprêtent à accoucher.

Sam a une quarantaine d’années et déjà cinq enfants lorsque les Khmers rouges entrent dans son village, situé à une centaine de kilomètres de Phnom Penh. Mère d’une famille nombreuse, elle est nommée sage-femme de la coopérative. Mais elle refuse. Elle comprend que si elle acquiert trop de connaissances, elle sera tuée, comme les autres. Elle choisit donc de continuer à travailler à la rizière.

« Il est sorti tout seul »

Pourtant, sept mois avant la chute du régime, sa vie bascule quand, un soir, elle entend les appels au secours d’une de ses voisines, en train d’accoucher seule. Sam garde son sang- froid et commence à toucher le ventre de la future maman. Elle sent la tête du bébé et se met à appuyer sur le ventre.
« Et aussitôt le bébé est sorti, comme ça ! », s’exclame-t-elle, en riant. Elle continue à masser le ventre pour que le placenta sorte, puis elle cale le cordon ombilical contre un bout de charbon et le coupe à l’aide d’un bambou aiguisé. Elle attend ensuite que la chef de la coopérative arrive, en compagnie d’une sage-femme. Face aux questions, Sam reste ferme : elle n’a rien fait, le bébé est sorti tout seul.

À partir de cette nuit, la chef de la coopérative la désigne comme sage-femme officielle.Elle accouchera encore deux femmes sous le régime du Kampuchéa démocratique, avant de poursuivre son métier dans les années 1980. Peut-être parce que quatre de ses enfants ont été tués par les Khmers rouges, elle dit avoir voulu continuer à donner la vie.

Elle accouche de frères siamois

Parmi les nombreux accouchements qu’elle pratique, l’un d’entre eux la rendra célèbre. En 1994, elle met au monde un « bébé à deux têtes et trois jambes ». Et ce, naturellement, sans césarienne. Les médias affluent alors.
Visiblement ravie de se remémorer ce moment de gloire, la vieille femme saisit son krama (« foulard ») et commence à mimer l’accouchement des siamois. « J’ai sorti une tête mais le ventre était encore gros donc j’ai pris peur, se souvient-elle. Je me demandais ce qu’il restait dedans. Quand les deux têtes sont sorties, j’ai eu un mouvement de recul. »

Nouveau né

Du sel pour se laver les mains

Si depuis quelques années, la vieille femme achète un kit de sage-femme vendu en pharmacie qu’elle conserve précieusement jusqu’à un nouvel accouchement, elle explique avoir mis du temps à passer aux méthodes modernes. « Cela change, avant, je lavais mes mains avec du sel quand il n’y avait pas de savon. Sam ne se fait pas payer pour ses interventions. Les gens lui donnent ce qu’ils veulent. Et souvent, ce qu’ils peuvent !

Pourtant, après avoir aidé trois générations de femmes à accoucher, Sam se dit lasse. Ce mois-ci, elle a accouché trois femmes, et aimerait prendre sa « retraite ». Mais elle sait aussi qu’il n’est pas toujours facile, pour une femme sur le point d’accoucher, de rallier une structure hospitalière rapidement. Quatre kilomètres séparent son village du centre de santé le plus proche et le premier hôpital vietnamien se situe à une dizaine de kilomètres.

« S’il y a une complication, je conseille à la famille d’emmener la mère au centre de santé ou à l’hôpital vietnamien. Il faut la mettre sur une charrette, ou bien qu’un homme la prenne dans ses bras à l’arrière de sa moto. Parfois, ce sont quatre hommes qui se relaient pour la porter avec des bambous. Et pour aller au Viêtnam, il faut prendre une pirogue, il est même déjà arrivé que le bébé naisse dedans… », lance Sam en riant.

Si pour elle tout s’est toujours bien passé, ce n’est pas toujours le cas. Elle se souvient d’avoir accompagné une femme enceinte à l’hôpital vietnamien le plus proche. « Une main du bébé est sortie. Je n’étais pas dans la salle d’accouchement, mais je regardais par la vitre. La sage-femme vietnamienne a tellement tiré sur la main du bébé que le bras s’est déchiré au niveau du coude. Elle a continué à tirer et le bras s’est de nouveau coupé au niveau de l’épaule. Je n’aurais jamais fait ça… Le bébé est mort. Les parents n’ont pas porté plainte, mais moi, je n’ai pas oublié. »

Alors, Sam prend son mal en patience. « Les familles m’appellent quand il y a besoin. Elles me saluent en me montrant leur respect. » Fière du statut qu’elle a acquis au cours de sa longue carrière, Sam continue à voler au secours de ses voisines.

Grâce à son activité de commerce de proximité, la vieille femme a pu s’acheter une moto. Cela lui permet d’être plus vite sur les lieux, lorsque quelqu’un d’un village voisin l’appelle sur son téléphone portable. Sam prend alors son kit et file sur les chemins défoncés. Quelque soit l’heure du jour ou de la nuit…

Il n’y a pas d’heure pour « traverser le fleuve »…

A bientôt, Frédéric Amat

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