Chronique : Mes chers parents, l’important est de faire comme son voisin

Faire la même chose que son voisin, se comporter à l’identique et surtout acheter le même téléphone, la même moto, la même voiture, le tout en plus gros si possible et en plus cher, est une des constantes des pays asiatiques. Le mimétisme, qui est un fait de société courant en Occident, a pris des proportions étonnantes au Cambodge.

Mes chers parents, l’important est de faire comme son voisin
Mes chers parents, l’important est de faire comme son voisin

D’identiques CV chez les jeunes

Le désir de faire comme son ami ou son prochain, se retrouve dans des secteurs où l’on ne s’attendrait pas à l’y rencontrer, comme par exemple, au détour d’un curriculum vitae. Là où les jeunes diplômés de nombreux pays font tout pour se démarquer, le souci des Cambodgiens semble être celui de ressembler à son concurrent.

Ainsi le directeur des ressources humaines qui recrute dans son entreprise pour une position quelconque sera surpris de lire sur chaque CV la même série de réponses à la case loisirs. Les « reading books, searching Internet, playing and listening music » se retrouvent à longueur de page et dans le même ordre ! Bien entendu, à la question : « quel est le dernier ouvrage que vous avez lu ? », le candidat sera pris de panique, très étonné d’une si étrange question dans l’entretien d’embauche au poste de femme de ménage…

A l’autre questions : « que cherchez vous sur Internet ? », les plus débrouillards répondront qu’ils cherchent des amis sur Facebook.

Ces « copier-coller » à la rubrique loisirs d’un CV sont symptomatiques d’une jeunesse qui, justement, a peu de loisirs et d’activités extra-scolaires. Certes, les garçons rajouteront pour beaucoup football, car, ces dernières années, ce sport s’est énormément développé. Mais il reste exclusivement masculin.

Le fait que chacun recopie le CV de son voisin montre également le conformisme qui sévit dans la société. On n’essaye pas tellement de se démarquer et de sortir du lot et faire comme son voisin rassure.

Des quartiers de commerces identiques

Lorsqu’un commerce original s’installe dans une rue, il sera automatiquement copié petit à petit par ses voisins et en quelques années, la rue entière sera composée de dizaines d’établissements similaires vendant le même produit ou offrant le même service. Ainsi certains quartiers sont spécialisés dans telle ou telle activité et il sera quasiment impossible de trouver une boutique proposant cette activité en dehors de tel quartier.

La même moto en plus récente

Le cas de mimétisme le plus avancé concerne les véhicules, à commencer par la moto. Posséder un deux roues, c’est avant tout acquérir une Honda Dream de couleur noire. Mais ce modèle existe-t-il d’ailleurs dans d’autres couleurs ? La seule différence, et de taille, qui va faire la différence entre deux individus sera l’année et donc le modèle de la moto. Attention, si vous n’êtes pas un spécialiste de Honda Dream, il vous sera impossible de différencier une 2018 d’une 2019. Mais n’importe quel Cambodgien fera le distinguo du premier coup d’œil. C’est grâce à la date de la moto qu’on peut classer le niveau de richesse du voisin. Lorsque, dans un village ou un quartier un voisin achète le dernier modèle d’Honda Dream, tout le monde est immédiatement au courant. Et des drames familiaux secouent alors les familles alentours, nés de la jalousie.

La passion du Lexus RX300

Au niveau des voitures, le mimétisme est identique. C’est la Lexus RX300 qui est aujourd’hui LA voiture que s’arrache la classe moyenne. Aucun autre pays au monde ne dispose d’autant de véhicules de cette marque en circulation. Partout, mais encore plus en Asie, la voiture est un instrument de pouvoir, une vitrine de l’aisance et de la réussite. Elle confère, en outre, un statut social. Le désir de posséder une RX 300 n’est pas spontané et se fait par imitation. Le désir est mimétique ; il est en réalité l’imitation du désir de l’autre. En effet, c’est toujours un modèle (une personne, ami, voisin, patron) qui va déclencher cette envie car il possède un des attributs du pouvoir. Cela est d’autant plus vrai qu’il n’existe absolument aucune publicité à la télévision locale, ventant les mérites de la Lexus ! Ainsi, l’acheteur de Lexus ne fait que s’approprier un objet désiré au départ par un autre.

Une société en copier-coller

L’imitation est un phénomène inhérent au développement de la société de consommation qui a frappé le royaume de plein fouet au début es années 1990. Or, avec l’imitation se développent deux phénomènes concomitants : la montée inévitable de l’indifférenciation et la rivalité née de la jalousie. A force de vouloir faire comme son voisin et d’imiter son comportement, tout le monde finit par se ressembler. A trop se ressembler, des rivalités surviennent chez ceux qui veulent se hisser au-dessus de la masse tout comme elle apparaît dans le groupe des exclus. La jalousie, qui peut se transformer en haine, frappe ceux qui voudraient faire comme tout le monde, mais qui n’en ont pas les moyens. Alors, ils se rabattent vers d’autres objets, moins chers comme les téléphones portables, mais dont le désir de possession obéit aux mêmes règles de mimétisme.

« Same same but different »

Plus on imite les autres et plus on veut croire qu’on est différent, qu’on a une personnalité originale, qu’on est libre de désirer ce qu’on désire et de penser ce qu’on pense. C’est là tout le paradoxe de la nature humaine

Ainsi, chacun est à la fois le modèle et le rival de l’autre. Plus on ressemble à son voisin et plus on veut se distinguer. « Lorsqu’il n’y a plus de chef ou de dieu à imiter, les hommes deviennent des dieux les uns pour les autres et l’envie devient la vérité de leurs relations », disait déjà Tocqueville. Au Cambodge, l’imitation de son voisin est devenue le nouveau ciment de la culture citadine ; un ciment engendré par une divinité moderne nommée mondialisation…

A bientôt

Frédéric Amat

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