Livre – Témoignage : Séra, aux racines d’une tragédie

L’auteur du roman graphique « Concombres amers » est venu présenter son ouvrage à l’Alliance Française de Siem Reap. Son intervention a permis d’aborder quelques-uns des sujets développés dans son ouvrage, qui se penche sur les années cruciales allant de 1967 à 1975.

C’est une légende séculaire, de celles qui se transmettent de génération en génération, et qui servent parfois à forger une dynastie. Il y a fort longtemps, un jardinier du nom de Neay Trasac Paem Chay cultivait dans son enclos les meilleurs concombres doux du royaume. Le souverain, appréciant par dessus tout ces légumes, convoqua Neay Trasac, qui profita de l’occasion pour faire part au roi de ses préoccupations : des voleurs, tous les soirs, s’introduisaient dans l’enclos pour subtiliser les délicieux légumes.

Séra, aux racines d’une tragédie
Séra, aux racines d’une tragédie

Afin qu’il puisse se défendre, une lance fut confiée au jardinier, qui reçut aussi l’assurance qu’aucune poursuite ne serait engagée contre lui s’il venait à tuer un intrus. Un soir, le roi partit sans escorte se promener dans les jardins qui bordaient le palais, et pénétra dans l’enclos aux concombres. Ne le reconnaissant pas, Neay Trasac Paem Chay, qui veillait sur ses plantations, abattit le roi. Conformément aux promesses du souverain, le cultivateur ne fut pas inquiété : mieux, le trône étant vacant et la dynastie sans héritier, c’est le brave jardinier qui fut placé à la tête du royaume. C’est la dynastie descendante de Neay Trasac Paem Chay qui régnerait encore de nos jours.

Séra, aux racines d’une tragédie

Des concombres bien amers

C’est sous le patronage de cette légende que Séra a choisi de placer son dernier ouvrage, sorti en novembre dernier aux éditions Marabout. Aboutissement d’un long travail de recherche et d’illustration, ce roman graphique est le fruit de sept années d’efforts et illustre au long de ses 312 pages la période pré-Khmers rouges. Sous-titré « Les racines d’une tragédie, Cambodge, 1967-1975 », le livre tente de démêler l’écheveau complexe d’une histoire encore largement méconnue. Pour cela, l’auteur a convoqué les principaux protagonistes de l’époque, s’appuyant sur une masse de documents alliant les coupures de presse aux photographies, les déclarations officielles et les rapports militaires déclassifiés.

Séra, aux racines d’une tragédie
Séra, aux racines d’une tragédie

Nombre de ces matériaux proviennent des archives personnelles de l’auteur, qui collecte les documents relatifs à cette période depuis son arrivée en France, alors qu’il n’avait que 13 ans. Témoin direct du conflit, Séra se garde néanmoins d’introduire dans son dernier ouvrage le moindre élément autobiographique, « Concombres amers » s’intéressant uniquement à l’Histoire avec un grand H.

Écorner quelques mythes

C’est donc sur le toit-terrasse de l’Alliance Française de Siem Reap que Séra est venu présenter son roman graphique, première étape d’une tournée qui le mènera à Battambang, Phnom Penh et Bangkok. Un périple durant lequel l’auteur sera accompagné par Olivier Jeandel, fondateur de la librairie Carnets d’Asie et ami de longue date. La séance de dédicaces s’est doublée d’une intervention durant laquelle le dessinateur a tenu à développer des thèmes de l’ouvrage qui vont parfois à contre-courant de l’historiographie admise. Séra est ainsi revenu sur le rôle supposément joué par les États-Unis dans le coup d’État du général Lon Nol, sur la part de responsabilité de Norodom Sihanouk dans la genèse de la tragédie, sur la présence des Vietcongs à l’intérieur du Cambodge, et comment cette présence a entraîné une escalade militaire vite devenue ingérable.

Séra, aux racines d’une tragédie

Le comportement des élites cambodgiennes a aussi été débattu, tout comme l’état d’esprit qui prévalait au sein de la population. Les bombardements américains sur le Cambodge ont-ils vraiment poussé les campagnes à soutenir les Khmers rouges, jusqu’à quel point la méfiance envers les vietnamiens, à l’époque très ancrée dans les mentalités, a-t-elle joué un rôle dans la naissance du conflit ? Comment le problème des Khmers Krom a-t-il envenimé la situation et, enfin, à partir de quand peut-on affirmer que « les dés étaient joués » ? « Beaucoup d’interprétations ont été données concernant ces sujets, et la plupart d’entre elles sont d’une manière ou d’une autre politiquement orientées.

Séra, aux racines d’une tragédie

J’ai voulu convoquer les documents disponibles pour tenter de faire une lecture plus juste et moins dogmatique des événements allant de 1967 à 1975. J’ai aussi voulu rappeler le prix payé par les Cambodgiens morts par centaines de milliers avant même le régime de Pol Pot. Ces gens-là sont tout sauf des corrompus, des traîtres et des ‘méchants’ ».

Travail de mémoire

Toutes ces questions occupent une grande partie de l’œuvre de Séra, auteur prolifique d’une vingtaine d’albums, dont quatre sont consacrés à l’histoire de son pays. Si « Impasse et Rouge », « L’eau et la Terre » et « Lendemains de cendres » étaient des œuvres fictionnelles, « Concombres amers » s’inscrit comme l’aboutissement d’un travail documentaire nécessaire à la compréhension des drames qui ont secoué le Cambodge du début des années 1970. Une histoire que Séra aura traversée personnellement, puisque le jeune homme a neuf ans lors de la destitution de Norodom Sihanouk.

Séra, aux racines d’une tragédie

C’est dans une classe du lycée Descartes, lorsqu’on lui présente deux enfants ayant fui les troupes vietcongs, qu’il prend conscience de la guerre qui l’entoure. En 1975, c’est dans l’enceinte de l’Ambassade de France que sa famille trouve refuge : si sa mère et lui parviennent à être évacués vers la France, son père, de nationalité cambodgienne, sera quant à lui remis aux Khmers rouges.

A la fin de son ouvrage, Séra écrit : « Depuis mon arrivée en France en mai 1975, il n’y a pas eu un seul jour ou je n’aie cherché à comprendre ce qui nous est arrivé, et par-delà ce qui est arrivé au peuple khmer ». Ou, exprimé différemment, à partir de quand les concombres doux sont devenus amers.

Textes et photographies par Rémi Abad

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