Livre – Interview : Le Mékong, la Chine et les pays riverains vus par Brian Eyler

Le Mékong s’étend sur des milliers de kilomètres à travers la Chine, le Myanmar, le Laos, la Thaïlande, le Cambodge et le Vietnam. Plus de 65 millions de personnes dépendent du fleuve pour se nourrir, se déplacer et faire du commerce. Mais, le développement, principalement porté par la Chine, risque de changer la donne sur le fragile équilibre entre les communautés locales et le riche écosystème du fleuve.

La semaine dernière, la Mekong River Commission (MRC), une plate-forme de coopération régionale entre les pays riverains, a organisé un forum de deux jours à Bangkok pour permettre aux parties prenantes de débattre de la gestion durable des eaux transfrontalières face au manque de partage d’informations sur la construction de barrages en amont, les inondations, la diminution des stocks de poisson et la pêche illégale.

Brian Eyler, Directeur du programme pour l’Asie du Sud-Est du Stimson Center, basé à Washington

Brian Eyler, Directeur du programme pour l’Asie du Sud-Est du Stimson Center, basé à Washington, a rencontré le service Khmer de RFA pour discuter de son nouveau livre, ”The Last Days of the Mighty Mekong – Les derniers jours du puissant Mékong”. Un ouvrage rédigé à partir d’interviews de décideurs, de membres de la société civile, et d’habitants des communautés riveraines le long du fleuve.

L’auteur met en garde contre une “discrimination automatique” de la part des promoteurs urbains qui, selon lui, doivent comprendre mieux les besoins des communautés qui comptent sur le Mékong pour assurer le développement durable du fleuve.

Interview

Q : Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre sur le Mékong et quel est votre intérêt pour la région?

Eyler : Ce livre est un processus qui s’est développé sur une période de quatre ans. J’ai commencé à l’écrire quand j’ai vu qu’il y avait urgence à discuter d’un avenir durable pour le Mékong et pour identifier des options alternatives de développement. Et, en même temps, de nombreuses communautés devaient être identifiées – des personnes travaillant au niveau local qui ont des difficultés en raison des développements en amont.

Le Delta du Mékong - Photographie par LisArt (cc)
Le Delta du Mékong – Photographie par LisArt (cc)

Certaines d’entre elles ont du mal à faire face et à s’adapter à ce qui se passe autour d’eux. D’autres ouvrent la voie et trouvent des solutions durables. Alors que la fenêtre est toujours ouverte pour identifier et faire avancer des solutions intelligentes, j’ai pensé qu’il était important de raconter les histoires de ceux qui identifient et font avancer ces solutions – souvent au niveau local – ainsi que de ceux qui subissent un impact négatif.

Q : Quels sont les points clés que vous voudriez que vos lecteurs sachent au sujet du Mékong ?

Eyler : L’un des principaux enseignements à retenir est que la construction de nombreux barrages en amont sur le Mékong pose des risques pour les pêcheries cambodgiennes, la productivité agricole du Vietnam et celle du Cambodge. Malheureusement, très peu de décideurs sont conscients de cela et avancent vers une autre voie de développement.

La seconde est que certaines communautés peuvent examiner les facteurs qui les affectent, travailler ensemble pour identifier des voies à suivre, que ce soit pour développer l’agriculture biologique ou pour protéger les pêcheries locales afin qu’elles puissent conserver ces ressources et qu’elles puissent prospérer et survivre. Il faut souvent un chef très sage pour faire avancer le processus. J’ai également constaté que faire équipe avec des organisations internationales…peut aussi promouvoir le développement durable.

Q : Comment voyez-vous l’ensemble du modèle de développement chinois dans le système du fleuve Mékong, en particulier pour les pays en aval, affectant l’environnement et la coopération dans la région ?

Eyler : Les quatre premiers chapitres de ce livre se déroulent en Chine et le but est d’expliquer comment les promoteurs de barrages chinois, ainsi que les décideurs, pensent à leur propre portion du Mékong. Et, j’essaie d’entrer dans la logique d’un développeur de barrage chinois ou d’un comptable qui pense à la réinstallation des populations ethniques des hautes terres. Par conséquent, je pense aussi à la grande disparité qui existe entre la manière dont le comptable ou l’ingénieur pensent aux besoins des personnes des montagnards qui ont des moyens de subsistance très différents de ceux des habitants des plaines.

Les ingénieurs voient aussi la terre à l’image des montagnes et des rivières de la province du Yunnan en Chine. Ils la voient comme le site de rêve d’un constructeur de barrages. C’est parfait pour construire des barrages à leurs yeux, indépendamment de ce qui se passe là-bas en aval pour des millions de personnes. C’est ce type de logique et de raisonnement qui permet aux ingénieurs chinois de s’entretenir avec le gouvernement laotien. “Vous pouvez barrer votre rivière. Vous pouvez en tirer beaucoup de revenus. Cela vous rapportera dans le futur. Nous construirons ces barrages pour vous.” Le même message est diffusé au Cambodge. Et, il y a beaucoup de gens au Laos et au Cambodge qui croient à cette logique.

Khone Falls au Laos - Photographie par Steven Belcher (cc)
Khone Falls au Laos – Photographie par Steven Belcher (cc)

Q : Si les Chinois essayaient de transformer le Mékong en une voie de navigation pour le transport commercial de la Chine à l’Asie du Sud-Est, quel serait l’impact sur la région ?

Eyler : C’est l’ambition des décideurs chinois depuis presque 20 ans, peut-être même plus longtemps, de transformer le fleuve en une voie de navigation pour les gros cargos venant de Chine. Certains points de passage sont physiquement impossibles à franchir pour ces navires. L’un est dans le triangle d’or, l’autre est l’endroit où le Laos rencontre le Cambodge, les Kone Falls. Il y a des cascades et des rapides qui devraient être détruits pour que les cargos puissent passer, ou il doit y avoir des détours – des canaux pour faire passer les navires. Si des détours sont construits, alors oui, le Mékong pourrait se transformer en une gigantesque voie de navigation.

Ensuite, nous devrons réfléchir aux impacts sur le développement des villes et villages du Laos. Ils pourraient certainement apporter beaucoup d’avantages économiques. Mais ce trafic de passagers, de marchandises et de bateaux sur le fleuve aura certainement aussi un impact sur la pollution et la qualité de l’eau. Le Mékong est un des fleuves les plus riches en biodiversité avec 1 000 espèces de poissons migrateurs. Et, un dernier point : Pour moi, ce n’est pas la Chine qui doit décider de le faire, ce doit être la décision des pays concernés.

Avec RFA Khmer

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