Interview – Siem Reap – Nature : Eric Guerin et les abeilles du Cambodge

Biologiste et ingénieur en environnement, Eric Guerin est un spécialiste reconnu des abeilles du Cambodge. Installé dans le royaume depuis 11 ans, il consacre une grande partie de son temps à l’étude et à la protection de ces abeilles, tout en effectuant un travail de sensibilisation auprès du public et des populations.

 

Eric Guerin

Eric Guerin, comment vous est venu cet intérêt pour les abeilles ?

Je suis biologiste de formation, et je travaille depuis plus de 25 ans dans le domaine de la protection de l’environnement. J’ai toujours voulu garder un lien avec la nature, c’est pourquoi j’ai aussi exercé la profession de guide de montagne. Lors d’un premier voyage en Asie du Sud-Est, j’ai été conquis par le Cambodge, au point d’y poser mes valises. La faune et la flore sont ici d’une grande richesse, et j’ai tout de suite trouvé du travail dans mon domaine de compétences, exerçant notamment dans la réserve de Prek Toal.

Et puis, il y a eu cette rencontre décisive en 2010 avec Dani Jump, un spécialiste des abeilles qui a su me transmettre sa passion pour ces insectes. Après quelques travaux de recherches sur les pêcheries au Cambodge, c’est presque tout naturellement que j’ai focalisé mes travaux sur les abeilles mellifères.

Abeille géante (Apis dorsata) et abeilles naines (Apis florea) à Siem Reap (Photo Eric Guerin)

Ces abeilles mellifères du Cambodge, qui sont-elles ?

Il existe une vingtaine de milliers d’abeilles dans le monde : abeilles solitaires, abeilles sans dard,  bourdons… Les abeilles mellifères constituent un groupe particulier. Ce sont des abeilles sociales, c’est-à-dire qu’elles vivent en colonies. Elles ont aussi la particularité de produire plus de miel que les autres abeilles. Parmi les 9 espèces d’abeilles mellifères, une seule est originaire d’Europe et d’Afrique, les 8 autres sont asiatiques. 4 d’entre elles sont présentes au Cambodge : 2 abeilles naines (Apis florea et Apis andreniformis), une abeille géante (Apis dorsata) et une abeille qui niche dans des cavités (Apis cerana).

L’écologie de ces abeilles est fascinante. Le nid de l’abeille géante par exemple peut atteindre 1,5m de long sur 1m de hauteur. Cette même espèce peut parcourir jusqu’à 200km lors de ses migrations saisonnières. Les abeilles naines qui sont particulièrement vulnérables aux attaques de prédateurs comme les redoutables fourmis tisserandes, protègent leur nid en enduisant de propolis les branches qui le supportent.

La protection des abeilles est un sujet très médiatisé, notamment en Europe et en  Amérique du Nord. Qu’en est-t-il dans la région ?

Si les enjeux de leur conservation sont en partie différents, les abeilles locales d’Asie du Sud-Est méritent aussi notre attention, pour leur rôle essentiel dans l’agriculture et la conservation des écosystèmes naturels, mais aussi pour leurs valeurs socio-économiques et socio-culturelles. Pollinisateurs particulièrement performants, ces abeilles locales jouent un rôle crucial pour notre sécurité alimentaire. On considère en effet que 30% de notre alimentation est dérivée de plantes qui dépendent de la pollinisation par les abeilles et autres insectes. Non seulement la présence de pollinisateurs est importante mais les rendements agricoles (tant en termes de quantité qu’en termes de qualité) sont maximisés par des populations de pollinisateurs abondantes et diversifiées. La présence de 4 espèces d’abeilles mellifères autochtones est en ce sens un atout pour le Cambodge. Alors que certaines productions agricoles peuvent être pollinisées par de nombreuses espèces, d’autres sont dépendantes de la présence d’une abeille en particulier.

Ouvrières d’Apis dorsata accrochées à la branche supportant le nid (Photo Eric Guerin)

L’abeille géante (Apis dorsata) par exemple qui a la capacité unique de butiner au crépuscule, est essentielle pour la pollinisation de certains arbres ou cultures à floraison nocturne comme le fruit du dragon. La pollinisation par les abeilles est aussi essentielle à la préservation des écosystèmes naturels : les fruits et graines résultants de la pollinisation participent à la régénération de la forêt et de nombreux animaux et micro-organismes dépendent des plantes pollinisées par les abeilles pour leur survie. Ici aussi, l’abondance et la diversité des abeilles est primordiale. Les forêts du Cambodge ont évolué en présence de ces espèces d’abeilles. Leur déclin, tant en diversité qu’en abondance, pourrait avoir des effets en cascade sur la biodiversité. Les abeilles locales sont aussi très importantes pour les revenus qu’elles apportent aux chasseurs de miel : ces villageois, souvent parmi les plus pauvres, parcourent campagnes et forêts à la recherche de nids qu’ils récoltent. Enfin, le miel d’abeilles sauvages est très utilisé dans la médecine traditionnelle.

Pollinisation du fruit de la passion par Apis cerana (photo Malay So)

Quels sont les enjeux de conservation des abeilles cambodgiennes ?

L’enjeu de la protection des abeilles asiatiques est avant tout aujourd’hui celui du maintien des populations de pollinisateurs pour le rôle qu’ils jouent dans l’équilibre des écosystèmes et agrosystèmes. Mais il représente aussi un enjeu économique important pour les chasseurs de miel. La perte d’habitats favorables (ressources florales et sites de nidification) du fait de la diminution des couverts forestiers et l’intensification de l’agriculture (monoculture et pesticides), mais aussi la pression croissante exercée par les chasseurs de miel sont autant de facteurs qui contribuent à la diminution des populations d’abeilles. Dans de nombreux cas, ceux-ci ne récoltent pas uniquement le miel mais prélèvent l‘intégralité des nids (couvain compris), ce qui réduit fortement les chances d’essaimage des colonies ainsi affaiblies.

Un nid d’Apis dorsta à Siem Reap (photo Eric Guerin)
Un nid d’Apis dorsta à Siem Reap (photo Eric Guerin)

Les colonies d’abeilles se reproduisent par division : une partie des abeilles quitte le nid pour aller fonder une nouvelle colonie un peu plus loin. Ce mode de reproduction qu’on appelle essaimage est essentiel au maintien des populations d’abeilles. Dans certains cas, la chasse peut en outre se traduire par la destruction des colonies. D’une part les chasseurs opérant de nuit utilisent des torches pour produire des pluies d’étincelles : les abeilles étant attirées par la lumière, nombre d’entre elles (dont parfois la reine) se brûlent à leur contact. D’autre part, lorsque des villageois sans expérience avec les abeilles prélèvent un nid qu’ils ont localisé fortuitement, ils ont parfois tendance à employer des insecticides ou du feu pour se prémunir des piqûres. Deux espèces sont particulièrement chassées au Cambodge : Apis florea et Apis dorsata.

Les consommateurs, souvent par ignorance, jouent aussi un rôle dans la destruction des colonies d’abeilles. Le couvain est un mets très apprécié dans de nombreux pays de la région mais sa consommation encourage les chasseurs dans leurs pratiques destructives (prélèvement intégral des nids). L’introduction de l’abeille européenne (Apis mellifera), souvent perçue comme une opportunité économique car elle produit plus de miel que sa consœur orientale (Apis cerana) ne pourra entièrement se substituer aux abeilles locales dans leur rôle de pollinisation. D’autre part, cette introduction n’est pas sans risque pour les abeilles locales. Même si l’abeille européenne coexiste aujourd’hui avec les abeilles locales dans de nombreux pays de la région, son introduction initiale s’est souvent traduite par des déclins massifs des espèces autochtones.

Que peux on faire pour protéger ces abeilles ?

Toute action en faveur de la conservation ou de la restauration des écosystèmes forestiers contribue à la protection des abeilles locales. Le développement de fermes en agro-écologie joue aussi un rôle positif. De nombreuses initiatives encourageantes sont en cours au Cambodge comme celle de la société Eau Kulen, qui a intégré la protection des abeilles locales dans la gestion du terrain de 40 hectares qui entoure leur captage au pieds des monts Kulen. Le réseau ALISEA par ailleurs encourage le développement de l’agro-écologie en Asie du Sud Est.

Chasseurs de miel au Nord de Siem Reap (photo Eric Guerin)
Chasseurs de miel au Nord de Siem Reap (photo Eric Guerin)

Concernant la chasse, des pratiques plus durables existent également : en ne prélevant que le miel, les chasseurs affaiblissent moins les colonies qui conservent ainsi une plus grande capacité d’essaimage. Les chasseurs sont aussi gagnants car ils peuvent récolter plusieurs fois sur une même colonie au lieu d’une seule lors d’un prélèvement intégral. Ces pratiques sont encouragées et soutenues dans plusieurs provinces du Cambodge.

Nids d’Apis florea en vente au sud de Phnom Penh (photo Eric Guerin)
Nids d’Apis florea en vente au sud de Phnom Penh (photo Eric Guerin)

Un peu plus élaborée, la technique de l’apiculture sur poutre, plus connue sous le terme de « rafter beekeeping » en anglais (bongkong en Khmer) permet aux villageois une récolte durable et en sécurité. Un petit tronc est placé à hauteur d’homme de manière à attirer les essaims d’abeilles géantes. Du fait de l’inclinaison d’une trentaine de degrés donné au tronc, les abeilles stockent l’essentiel de leur miel dans l’angle supérieur du nid, formant ainsi une tête de miel qui peut être facilement récoltée sans atteinte au couvain. Cette méthode ancestrale n’est pratiquée que par quelques communautés en Asie du Sud Est, dont deux au Cambodge : une dans la province de Siem Reap et une autre dans la province de Koh Kong. Les consommateurs ont aussi un rôle important à jouer en cessant de consommer le couvain d’abeilles et en privilégiant le miel récolté de manière durable.

Enfin, des sources de revenus alternatives comme l’apiculture avec l’abeille orientale (Apis cerana) ou les abeilles sans dard peuvent être introduites auprès des communautés de chasseurs de miel.

Pour contacter Eric : Eric.guerin68@gmail.com

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