INDRI – Conférence :  Enjeux et difficultés de la Francophonie au Cambodge

Ce vendredi 10 Mai s’est tenu à l’Institut National de Diplomatie et des Relations Internationales une conférence regroupant les acteurs de la francophonie. Cet événement, présidé par S.E Dr.Chhiv Yiseang, a réuni plus d’une vingtaine de spécialistes dont Jean-Paul de Gaudemar, Recteur de l’Agence universitaire de la francophonie.

Jean-Paul de Gaudemar et S.E Dr. Chhiv Yiseang à la fin de la réunion
Dr Jean-Paul de Gaudemar et S.E Dr. Chhiv Yiseang à la fin de la réunion

L’objectif était de dresser un constat sur l’état de la Francophonie et de l’enseignement du français au Cambodge, de lister les difficultés rencontrées par les différentes institutions francophones, et d’envisager des pistes de réflexions.

Le véritable enjeu de la Francophonie : la formation des enseignants.

Depuis 2016, le Ministère de l’Education a rendu obligatoire l’enseignement de deux langues. Cependant le nombre de professeurs et les formations restent insuffisants pour répondre aux besoins. Seulement 600 professeurs enseignent le français à l’heure actuelle, « nous avons besoin d’environ 1500 de plus, et la formation de ces professeurs ne peut pas se faire toute seule. » déclarait le docteur Yves Perraudeau, conseiller du ministère de l’éducation cambodgien.

De plus les enseignants francophones connaissent un changement de génération, « Beaucoup d’enseignants de français sont à la retraite et, bien qu’ils viennent donner des cours, ils seront bientôt trop vieux pour continuer, et aucune indemnité n’est prévue pour les soutenir. ». Selon Un Sang, Directrice de l’enseignement des langues, peu de formations continues sont proposées aux professeurs afin qu’ils puissent améliorer le niveau de leur enseignement.

La rémunération pose également un autre problème. Pendant de longues années la Francophonie connaissait un dynamisme important au Cambodge. Ce n’est qu’en 2013 qu’elle a connu ses premières grandes difficultés. Le nombre de professeur est très insuffisants sept ans plus tard, pourquoi ? « Depuis des années, nous avons formé des centaines d’enseignants. Mais, certains n’ont jamais exercé ce métier. Soit ils n’avaient pas de poste au sein du ministère, soit ils se sont dirigés vers d’autres métiers plus rémunérateurs. Une personne qui possède un master de français, voire d’un doctorat, a une bien meilleure valeur dans le privé que s’il doit enseigner le français, c’est un choix humain. », selon Valentine Gigaudaut, Attachée de Coopération pour le Français à l’Ambassade de France.

Le problème se pose également au niveau universitaire, selon le Dr.Sok Limsorn, Directeur Adjoint du D.E.F (Département d’Etudes Francophones) : « Nos diplômés qui ont passé quatre ans à être formés pour devenir des enseignants de français deviennent professeur d’économie, de géographie, pire ils enseignent aussi l’anglais. ». D’après les témoignages qu’il a pu recueillir, il explique que les proviseurs sont souvent assez réticents à ouvrir des classes de français car ils considèrent que peu d’élèves choisissent le français en premier lieu. « Certains réussissent à enseigner le français, mais avec d’autres matières, ce qui les conduit à enseigner cette langue seulement quatre heures par semaine, généralement le samedi. » explique-il.

De plus, l’université fait face à une implosion du nombre d’étudiants. Ces nouveaux arrivants viennent des classes normales, et non bilingues, et connaissent de nombreuses difficultés. Leur connaissance insuffisante de la langue française les conduit très souvent à l’échec scolaire. Plusieurs raisons l’expliquent. Tout d’abord le nombre d’heure de cours en français est seulement de 6 h par semaine. Cela ne leur permet pas de progresser de manière suffisante pour entrer dans la classe supérieure. « Sur 30 élèves, il en reste 17 à 20 à la fin de la première année. » précise-il, « alors que notre mission principale est de former des enseignants. ». Afin de résoudre le problème du nombre d’étudiants, le D.E.F. a décidé d’exempter de cours les élèves des classes bilingues, « or, sur huit élèves cette année, trois sont déjà repartis, car ils préfèrent aller en faculté de médecine ou de droit. »

Financement et attractivité

Ce qui amène à deux autres problèmes fondamentaux, le financement et l’attractivité des études francophones. Pour ouvrir une formation universitaire au Cambodge, elle doit au moins pouvoir s’autofinancer. Or, même les filières attractives comme la traduction et le tourisme souffrent d’un manque de financement qui menace leur existence, « avec seulement une dizaine d’étudiants qui payent 150 dollars l’année universitaire, on ne peut pas fonctionner », déplore l’universitaire. Néanmoins, malgré les difficultés il ne renoncera pas à ce métier, « Parce que c’est notre vocation, j’aime ce métier d’enseignant de français, j’ai aimé, j’aime et j’aimerai toujours, et si le département ferme ces portes, je serai le dernier à partir, j’en suis sûr et certain. »

Mutualiser les efforts pour redonner un souffle à la Francophonie

Pourtant les initiatives ne manquent pas, et la Francophonie au Cambodge n’est pas morte, loin de là. En début d’année, Valentine Gigaudaut dressait le constat suivant : « En fait, le français au Cambodge, comme partout dans le monde, entre dans une ère extrêmement concurrentielle. Aujourd’hui, les jeunes apprennent l’anglais, le chinois, le thaïlandais. Et, le français se trouve, à l’évidence, dans une situation concurrentielle ». Mais, les acteurs de la francophonie sont multiples et variés, ce qui peut être un avantage s’ils arrivent à réunir leurs forces. Un exemple longuement mis en avant par l’Attachée de Coopération pour le français est l’école PSE (Pour un Sourire d’Enfant) qui forme plus de 6000 élèves à la langue française. « Les ONG sont des relais, avec certaines qui mettent beaucoup de moyens. Ces enfants issus d’ONG sont un vivier pour l’enseignements du français de demain ».

Atout

De plus, la maîtrise du français est un véritable atout pour les jeunes cambodgiens qui arrivent sur le marché du travail. M.Chea Ratha, directeur de l’information UBB, et créateur d’un Master de Français à Battambang, souligne que les élèves n’ont pas forcément conscience du potentiel du marché du travail francophone, pourtant il existe bel et bien. « Il faut valoriser les carrières francophones, car elles sont un facteur d’attractivité ». Ce constat est partagé par Franck Touch, entrepreneur français, à la tête de KhmerDev une société d’informatique. « 80% de mon chiffre d’affaires, je le fais avec des francophones, j’en recrute donc beaucoup. », « Aujourd’hui, je ne trouve plus de francophones même pour du travail basique en français, j’ai à peine cinq candidatures pour un poste contre 50 il y a 10 ans ». Cette situation est difficile à accepter mais elle a un effet inattendu : « Pour le salarié francophone, il y a plus d’offre et il est plus cher, le francophone est plus créatif, plus productif que ses homologues.

Promouvoir le français sur le thème de l’employabilité est également une des priorités de l’institut français au Cambodge, représenté par M. Julien Martin, directeur des cours. Ce dernier a présenté un bilan plutôt positif. l’Institut français au Cambodge semble voir croître le nombre de ses étudiants (plus de 15-20 % de nouveaux inscrits.). Ils ont entre 18 et 25 ans et sont motivés par la possibilité de partir à l’étranger, mais également de devenir professeur de français. Les formations au DELF et d’autres plus spécifiques existent justement pour officialiser la maîtrise du français par les étudiants. « Le travail de collaboration avec les universités et les ONG se poursuit » précise-il.

Promouvoir l’usage du français dans les entreprises

Un autre enjeu important est de pousser également les entreprises francophones à promouvoir l’usage du français parmi leur personnel. Est-il possible d’imposer aux entreprises de réserver des postes à des francophones ? Atteindre cet objectif est possible « en créant des besoins et en s’appuyant sur un réseau d’alumni particulièrement actif » selon Xavier d’Abzac. Il ajoute que l’Institut National de Diplomatie et de Relations Internationales (INDRI) « a une volonté de former des diplomates quadrilingues, (…) dont le français », rappelant qu’il faut « souligner les progrès qui ont été réalisés depuis 1979, c’est le jour et la nuit ».

Finalement les pistes de réflexions sont nombreuses et les volontés de collaborer existent. Comme l’a rappelé S.E. Chhiv Yiseang, Sous-Secrétaire d’Etat, Président de l’INDRI, et correspondant national du Cambodge auprès de l’OIF, le développement de la francophonie au Cambodge répond à des défis multiples. Mais, « en réunissant toute nos forces, les institutions cambodgiennes, françaises, les universités, la presse, et le tourisme, nous devons pouvoir réaliser des actions communes. Il faut également s’intéresser à comment faire participer les acteurs privés sur la formation du français mais aussi sur le financement des formations. ».

Réinventer la Francophonie au Cambodge, ou plutôt l’inventer, c’est le message qu’à voulu faire passer M. Jean-Paul de Gaudemar, recteur de l’AUF après avoir écouté les différents commentaires de la matinée. « La Francophonie, ce n’est pas la France, c’est un ensemble de pays, de cultures, qui utilisent le français. L’intégration de la culture khmère dans la francophonie est un enjeu majeur et c’est au Cambodge de l’inventer. Les difficultés d’enseignement des langues étrangères sont les mêmes partout, et concernent la pratique. La question est donc de savoir comment favoriser une pédagogie de la pratique ».

Par Hugo Bolorinos

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