Communauté – Portrait – Rodolphe Richard : « Pour pouvoir exporter, il faut avoir les pieds ancrés sur son propre territoire ».

CM : Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis Rodolphe Richard, j’ai 47 ans et je suis arrivé au Cambodge il y a trois ans et demi avec un projet entrepreneuriat, l’envie d’un nouveau challenge, et de découvrir de nouveaux horizons.

M. Rodolphe Richard, fondateur de Wendgo (à gauche) avec deux de ses collaborateurs à l’événement EuroFair Cambodia
M. Rodolphe Richard, fondateur de Wendgo (à gauche) avec deux de ses collaborateurs à l’événement EuroFair Cambodia

CM : Lorsqu’on se penche sur parcours, on constate que vous êtes passé par de grosses boîtes, IBM, Alcatel …

J’ai commencé ma carrière chez Alcatel dans les années 1990 mais, après, le groupe Alcatel a connu des péripéties et a vendu toute ses filiales de distribution et d’intégration en Europe à un fond d’investissement.

CM : Alcatel n’a pas été racheté par Nokia en 2013 ?

Alcatel avait plusieurs activités. Pour le grand public, c’était la téléphonie, mais le groupe exerçait également une activité dédiée aux entreprises. Elle s’occupait des systèmes de télécommunication des entreprises, des réseaux informatiques, et des centres d’appels. Durant ces vingt dernières années, Alcatel s’est progressivement séparé de ses différentes branches, seule restait la partie opérateur qui fut racheté par Nokia en 2013. Aujourd’hui, la marque Alcatel n’existe plus, comme un certain nombre d’acteurs dans ce secteur depuis les années 2000.

CM : Surtout en France …

Non parce que Siemens en Allemagne, Nortel au Canada, ou Lucent aux US ont connu les mêmes problèmes. De nombreux acteurs locaux situés historiquement sur les télécoms traditionnelles ont eu beaucoup de mal à s’adapter aux nouvelles technologies et leur mondialisation. Aujourd’hui il n’y a plus de réseau de télécom en tant que tel, il n’y a que des réseaux de données, qui véhiculent de la vidéo, de la voix. C’est une évolution technologique à laquelle certains acteurs ont eu du mal à s’adapter après l’explosion de la bulle internet et l’apparition de nouveaux entrants sur ce marché.

CM : Vous avez travaillé pendant plus de vingt ans dans le domaine des télécommunications, quel bilan en tirez-vous ?

J’ai toujours été dans des marchés disruptifs, soit la transformation des modèles d’affaires existants par les nouvelles technologies, si vous préférez. J’ai été dans les télécommunications dans les années 90, dans la gestion des centres de contact dans les années 2000, ou l’accélération de la digitalisation des entreprises par les solutions clouds depuis une dizaine d’années. Ces évolutions rapides ont permis la transformation des entreprises par la dématérialisation de leur process et la manière dont elles interagissent avec leurs clients.

CM : Après votre carrière en France, vous décidez de vous lancer à l’aventure au Cambodge, pourquoi ce choix ?

Comme tout événement qui arrive dans la vie, il y a une partie d’opportunité et une partie de « bon contexte ». J’avais géré nombre de projets d’intraprenariat au cours mon parcours professionnel, c’est à dire le développement de nouvelles activités au sein d’entreprises avant même d’aller au Cambodge. Ce pays, je l’ai découvert un peu par hasard il y a cinq ans. Et j’ai été surpris par le dynamisme du Cambodge et j’y ai vu une terre d’opportunité et un pays inspirant. J’avais pleins d’idées, et j’ai passé une année à me documenter, à commencer à mettre en forme plusieurs projets potentiels. Pour moi c’était le moment de développer mon propre projet entrepreneuriat, et après plusieurs pistes de réflexions au sein de l’incubateur Confluences, nous en avons sélectionné un que nous avons porté à maturité. Ce projet est devenu Wendgo.

CM : Qu’est que le Cambodge a de plus que les autres pays asiatiques ? La Thaïlande et le Vietnam par exemple, représentent un plus grand marché…

L’avantage du Cambodge, c’est que c’est un pays dans les premiers stades de développement, il prend le chemin d’une économie émergée. Son coût d’opportunité est encore relativement faible, on peut monter un business au Cambodge et avoir une influence significative sur le marché local sans investir des millions. Par ailleurs l’adoption des nouvelles technologies est accélérée par le faible taux d’équipements avec des technologies traditionnelles. Le pendant, cependant, est que le marché a une taille limitée et nécessite une part de marché significative pour être pérenne. Le Cambodge peut être considéré comme un laboratoire pour tester des idées et des marchés. Des idées qui seront éventuellement reprises plus tard dans les pays voisins notamment le Vietnam, la Thaïlande, ou d’autres pays de l’Asie du Sud-Est, comme le Laos ou le Myanmar avec des niveaux de développement moins avancés.

CM : Quel rôle joue Wendgo dans l’espace économique cambodgien ?

Wendgo est un fournisseur de services digitaux innovants, dédiés à la performance des entreprises de la restauration, de la vente de détail et des centres commerciaux. Nos services sont hébergés dans le cloud (espace dématérialisé qui sert à stocker des données), accessible en ligne, et sont vendus sous forme de souscriptions (ou abonnement) avec un support local et des services de consulting et formations.

Le premier type de service que nous proposons est Go !POS une solution gestion de points de ventes, qui permet à un marchand de gérer ses ventes, ses stocks, sa chaîne d’approvisionnement et ses clients par des programme de fidélisation. L’ensemble des indicateurs de données que nous fournissons à notre client facilite la prise de décision et l’aide à la gestion de sa chaîne d’établissement. Nos solutions permettent également aux acteurs traditionnels d’ouvrir leur business sur de nouveaux canaux en ligne avec une vision globale de leur activité.

Le deuxième type de service est l’utilisation du wifi pour capter les données de ses clients. Car la plupart des commerçants ne connaissent pas ou peu leurs clients de passage. A travers de notre solution Go !Wifi, nos clients peuvent capter entre 30 et 60 % de leur visiteurs. Ils vont laisser leurs coordonnées aux commerces qu’ils visitent. On peut alors connaître leur âge, si ce sont des nouveaux clients ou des habitués, ça permet au marchand de maintenir le contact ses clients par n’importe quel canal, que ça soit par mail, par SMS … Un peu comme Google Analytics qui vend un service similaire pour les sites internet. Ce service permet de transformer un nouveau client, en un client répétitif et fidèle.

Ce client peut devenir un avocat de la marque, qui à travers de post Facebook, de commentaires Trip Advisor, avec lesquels nous avons des connecteurs, va ainsi contribuer à attirer de nouveaux clients dans l’établissement.

La troisième activité que nous développons est le paiement cashless, l’enjeu est de connecter les établissements de nos clients à des processeurs de paiement. Notre solution permettra d’utiliser les mêmes terminaux et la même application pour enregistrer les ventes, et collecter les paiements.

CM : Jusqu’à présent vous vous êtes spécialisés dans les services pour la vente de détail et la restauration, mais pensez-vous que vous pouvez proposez un type de service similaire dans d’autres domaines comme le textile par exemple ?

Quand nous avons commencé notre projet, et analysé le marché du Cambodge, nous nous sommes intéressés aux secteurs les plus dynamiques dont le textile. Historiquement, il représente une grande part du PIB cambodgien, mais il y a également d’autres secteurs qui sont dynamiques comme la distribution/vente de détail, le tourisme qui font partie des piliers de l’économie cambodgienne. Ces secteurs aspirent à des standards internationaux, et c’est ce que nous proposons, des solutions innovantes et adaptées au marché local, en termes de prix et de spécificités. Nous essayons d’obtenir la meilleure technologie possible en  nous appuyant sur des partenaires technologiques internationaux. A ce jour, le marché du textile ne fait pas partie de notre cible.

CM : Au Cambodge, il y a deux actualités brûlantes, la question du régime Tout Sauf les Armes (TSA) et la participation du Cambodge dans le projet des Routes de la Soie, en tant que chef d’entreprise, comment voyez-vous l’avenir économique du Cambodge ?

Pour nous, il n’y a pas d’impact direct car nous ne sommes pas dépendants des marchés européens. Mais, si cela devait avoir un impact sur le développement économique du Cambodge, cela pourrait ralentir la croissance de notre activité. Nous avons des fournisseurs internationaux, européens et américains qui fournissent leur technologie en échange d’un partage de revenus. Mais nous ne vendons pas encore nos services en Europe.

CM : Comment avez-vous pu réussir à financer votre activité, j’imagine que les coûts logistiques ont dû être important pour développer un tel projet ? Avez-vous fait un appel de fonds ?

Nous nous sommes autofinancés avec un capital de départ significatif, mais nous avons fait le choix de nouer des partenariats avec des éditeurs et des fournisseurs de technologies et de services. Cela nous a permis de limiter nos investissements au démarrage. Par ailleurs, en complément de nos activités existantes, nous étudions le développement de solutions innovantes pour lesquelles nous envisageons de lever des fonds.

CM : Récemment la French Tech Cambodge, dont vous êtes membre du bureau, a reçu le label « Communauté French Tech », qu’est que ça implique ?

French Tech est à la base une initiative nationale, pour favoriser le développement de start-up dans le domaine du digital et des nouvelles technologies, qui s’est étendue au niveau international avec la création de communautés à l’étranger. Elle permet de se rassembler des entrepreneurs français, avec une vision et une perspective différentes. Cela nous permet d’échanger et de favoriser les coopérations potentielles. Cela permet aussi de pouvoir créer une visibilité plus importante vis à vis des instances locales, des investisseurs potentiels, ce qui peut nous permettre de franchir de nouveaux caps dans notre développement.

CM : Pensez-vous pouvoir à terme développer une stratégie globale à l’échelle de l’Asie du Sud-Est ?

Ça fait partie des projets, mais il y a un proverbe dans le commerce qui dit que « pour pouvoir exporter, il faut avoir les pieds ancrés sur son propre territoire ». L’ambition est d’être implantée de façon importante au Cambodge, de manière à pouvoir se projeter ensuite vers d’autres pays.

Propos recueilli par Hugo Bolorinos

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