Nouvelles routes de la soie : le Cambodge voit l’initiative chinoise comme une source de bénéfices

Le Cambodge bénéficie de l’initiative « Une Ceinture, une Route » (Belt and Road Initiative – BRI – également appelée « Nouvelles Routes de la Soie »), annoncée par le président chinois Xi Jinping, en 2013.

Mais, le projet ne fait pas l’unanimité.

Une route de construction chinoise relie le district Veal Veng à la ville de la province de Pursat
Une route de construction chinoise relie le district Veal Veng à la ville de la province de Pursat

Le point sur la situation alors que débute la seconde édition du Forum BRI

Il y aura une route ici, construite par une entreprise publique chinoise, qui connectera les villages reculés du district de Veal Veng à la province côtière de Koh Kong, au sud-ouest et au district de Samlot, riche en terres agricoles, dans la province de Battambang, au nord.

« Ils (les travailleurs chinois) vont et viennent pour étudier (la route), ici », indique So Virak, un villageois de 37 ans qui possède un terrain dans la commune d’Ousom.  « C’est bien de disposer d’une route pour le transport », précise-t-il en ajoutant qu’ici, la route, jusqu’alors, ne permettait pas de transporter les récoltes vers les autres provinces. Cependant, il se dit aussi préoccupé par le fait que la nouvelle route impactera son terrain lorsqu’elle sera construite.  « Si cela affecte ma parcelle, tout sera terminé car mon terrain est petit », dit-il.

Assis à côté de lui, un autre villageois, Sar Sophan, 33 ans, partage les préoccupations de Virak.  « Nous ne savons rien sur les impacts. Nous ne savons pas si la route va toucher nos terres partiellement ou intégralement », explique-t-il « j’ai peur que cette route ne vienne empiéter sur ma parcelle ».

Quant à savoir si cette voie fait partie des Nouvelles Routes de la Soie, ils n’en ont pas la moindre idée…

Un travailleur chinois surveille une route située sur le mont Samkos, dans la commune de Ousom, dans la province de Pursat. La route reliera la province de Koh Kong à ses zones côtières
Un travailleur chinois surveille une route située sur le mont Samkos, dans la commune de Ousom, dans la province de Pursat. La route reliera la province de Koh Kong à ses zones côtières

« Je ne sais pas. La chose importante c’est que c’est le gouvernement qui la gère. Peu importe ce qu’est cette route, ce qui compte c’est d’avoir une route et nous sommes contents », explique Sophan.

Les ouvriers chinois sont occupés à transporter du matériel d’arpentage sur la montagne Samkos. Son sommet est le deuxième plus élevé du Cambodge et elle est située au sein du sanctuaire pour la faune animale, le Phnom Samkos Wildlife Sanctuary, dans l’ouest de la chaîne des Cardamomes. En juin 2018, le Premier Ministre Hun Sen avait bien indiqué qu’une route serait construite par les Chinois, en précisant qu’elle devrait coûter 200 millions de dollars.

L’engagement audacieux du Cambodge

Le Cambodge est l’un des bénéficiaires du projet chinois « Une Ceinture, une Route » qui a été annoncé par le président Xi Jinping en 2013. Le Cambodge, proche allié de Pékin, a fait de cette initiative un élément central de sa politique de planification.  En 2016, dans le but d’accueillir toujours plus de touristes chinois, le gouvernement a publié un livre blanc intitulé « White Paper on China Ready for Cambodia Tourism ». Le pays accueillait alors environ deux millions de touristes. Pour 2030, l’ambition est d’en recevoir 8 millions.

Le Cambodge a vu les investissements chinois s’envoler dans le domaine de l’immobilier et de l’hôtellerie pour accueillir les touristes chinois qui se ruent à Sihanoukville pour ses casinos et sa vie nocturne.  Mais la transformation rapide de Sihanoukville alimente également les résistances internationales contre l’initiative chinoise ainsi que l’inquiétude grandissante liée au fait que Pékin pratique la diplomatie du « piège de la dette ».

« Il n’y a pas de piège de la dette »

Les responsables cambodgiens affirment que les bénéfices l’emportent sur les « coûts » et qu’il n’y a pas « de piège de la dette » comme le laissent entendre les critiques.  Lors d’une réunion organisée le 3 avril dernier, par les Nations Unis, à laquelle participaient les principaux responsables cambodgiens, des diplomates, des organisations internationales et des think-tank, Hem Vanndy, sous-secrétaire d’état au Ministère de l’Économie et des Finances, a affirmé que le Cambodge ne tomberait pas dans ce « soi-disant » piège de la dette.

« Nous gérons les dettes contractées dans le cadre de l’initiative BRI comme toutes les autres dettes, bilatérales ou multilatérales, en termes de procédures. Et elles adhèrent aux principes fondamentaux en matière de gestion », a-t-il indiqué « la BRI ne va pas créer un piège de la dette pour le Cambodge ».

Wang Yi, conseiller d’Etat et ministre des Affaires étrangères de Chine, a quant à lui déclaré, vendredi dernier, que la BRI n’est pas un outil géopolitique ou un « piège de la dette » pour les pays qui y participent mais une plateforme de coopération.  Répondant aux critiques de l’Occident, le mois dernier, Wang Yi a également souligné le nombre croissant de pays partenaires impliqués dans le projet BRI, ces six dernières années, avec actuellement 123 pays concernés.

Il a apporté cette précision lors de la conférence de presse relative au deuxième Forum BRI sur la coopération internationale programmé à Pékin, du 25 au 27 avril. Le deuxième forum auquel assiste le Premier ministre Hun Sen, devrait attirer un nombre encore plus conséquent de participants que le premier rendez-vous organisé en mai 2017.

Ce forum 2019 vise, en partie, à répondre à toutes les préoccupations

Sok Eysan, le porte-parole du Parti du peuple cambodgien au pouvoir (CPP), a qualifié le projet BRI de « politique de développement global de la Chine », à laquelle le gouvernement cambodgien adhère.  « Le Cambodge a une grande responsabilité envers les prêts étrangers. Les prêts ne représentent plus que 22% du PIB, alors que le Cambodge peut en obtenir jusqu’à 40% », a-t-il aussi déclaré.

Entre tensions et « conseils »

Selon le Fonds Monétaire International (FMI), plus des deux tiers de la dette bilatérale du Cambodge, soit plus de 4,3 milliards de dollars, sont détenus par la Chine. Le 4 avril dernier, lors d’une rencontre à Phnom Penh, Michael Newbill, le “chargé d’affaires” de l’ambassade US avait ouvertement critiqué les accords signés entre la Chine et le Cambodge.  « Lorsqu’il s’agit d’opérations au Cambodge ou ailleurs, il est important que les gens aient le droit et la possibilité d’examiner ces accords afin de s’assurer que tout le monde en profite et pas uniquement quelques-uns », a-t-il déclaré.

« Les investissements chinois peuvent être bénéfiques, mais ces accords nécessitent un examen minutieux et une supervision étroite afin de s’assurer que les bénéfices profitent au pays, et non aux donneurs d’ordre. C’est la seule façon de nous assurer que le Cambodge obtienne le meilleur accord possible », a-t-il ajouté. « Il y a de nombreuses externalités négatives, très visibles, qui sont associées à des investissements chinois significatifs, notamment le manque de transparence ou de responsabilité », a-t-il également précisé.

Paul Chambers, analyste politique et intervenant à l’Université Naresuan, en Thaïlande, a écrit dans un e-mail : « Assurer la dépendance du Cambodge représente juste une autre facette de la politique d’expansion de la Chine. Le gouvernement cambodgien doit se prémunir des sables mouvants de Pékin avant qu’il ne soit trop tard, avant que le Cambodge ne soit enfermé dans un carcan par l’ambition néo-colonialiste de la Chine, à travers le monde ».

Ces commentaires ont fait l’objet d’une vive réponse de la part de l’Ambassade de Chine au Cambodge.

En réponse, l’ambassade de Chine au Cambodge a publié une déclaration sur sa page Facebook, dès le lendemain, en forme de mise en garde : « Amis Cambodgiens, attention ! Les USA tentent à nouveau de faire bouger les choses avec le soi-disant problème du déficit commercial ».

Par Sun Narin et Sophat Soeung – VOA Khmer

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