Musique – Portrait : Vartey Ganiva, l’icône Punk cambodgienne engagée

Ne vous attendez pas à une copie de Patti Smith ou de Nina Hagen, vêtue d’une tenue gothique, ou un clou métallique planté ostensiblement dans la langue. Sochetra Vartey, de son nom d’artiste Vartey Ganiva, tire son inspiration de la chanteuse la plus glamour de l’Histoire de la musique Punk : Debbie Harry, fondatrice du groupe Blondie en 1976.  Féminine et féministe, élégante et pertinente, Vartey a un objectif pour sa carrière musicale qui va au-delà du succès personnel : elle veut défendre les Droits de la Femme, et plus encore, changer les mentalités de son pays. Interview :

Q : Comment avez-vous commencé à écrire des chansons ?

J’ai grandi dans une famille d’artistes. Ma grand-mère écrivait des poèmes et des chansons, mon père est peintre. J’ai d’abord été attirée par les rythmes endiablés du Rock and Roll Cambodgien des années 1960, bien davantage que par les ballades Pop actuellement bombardées à la radio ou à la télévision. J’apprécie les chansons sentimentales, je pense que chacun aime ça, mais je suis profondément impressionnée par la puissance de styles musicaux tels le Métal ou le Punk. J’admire également les fortes personnalités artistiques. Beyoncé ou Lady Gaga sont de vraies créatrices qui m’inspirent.

Vartey Ganiva, l’icône Punk engagée
Vartey Ganiva, l’icône Punk engagée

Ma mère, qui s’occupe d’enfants en difficulté pour l’ONG Moms Against Poverty Cambodia, a un jour adopté un musicien qui avait grandi sur la décharge de Phnom Penh, dans un centre d’éducation où il avait trouvé une guitare et appris la musique. Adolescent, il avait ensuite créé son groupe de Métal qui a gagné le concours Battle Of The Bands en 2016. Ce frère adoptif a changé ma vie lorsqu’il s’est installé dans notre maison. J’ai commencé à chanter avec lui, une toute première chanson d’amour écrite par ma sœur. Ensuite, au lieu de m’apprendre à jouer de la guitare comme je le souhaitais, il m’a demandé d’écrire des paroles sur sa musique.

J’habite dans un petit village et j’entendais tout ce qui se passait dans les maisons voisines : surtout des violences conjugales, envers les femmes en majorité. J’ai décidé de dénoncer cela, je voulais sensibiliser les gens à propos de la condition féminine au Cambodge.

Q : Cela a dû provoquer un choc. Comment les gens autour de vous ont-ils réagi ?

Les Cambodgiens, surtout les hommes, ne sont pas habitués à entendre des mots percutants de la bouche d’une femme. Les chansons qu’ils écoutent racontent toujours les mêmes histoires, celles de jeunes filles amoureuses qu’on trompe, qui parfois finissent par se suicider, tandis que leur petit ami change simplement de partenaire, pour une autre relation frivole.

Lorsque j’ai chanté sur scène « Evil Husband » (mari diabolique), mon hit Punk bien trempé, qui parle de maltraitance d’une femme par son mari drogué, j’ai remarqué de l’étonnement sur beaucoup de visages dans le public. Certains hommes se sont même plaints que je les aie ainsi malmenés !

A part ces quelques cas extrêmes, j’ai un public plutôt jeune qui aime tous les thèmes que j’aborde. Parce qu’ils font face quotidiennement aux problèmes que je condamne. Ils subissent pauvreté, incidents familiaux, relations violentes, de façon régulière. Pour la première fois, ils peuvent m’entendre, moi l’une des leurs, dénoncer sur scène les injustices, avec le pouvoir de la Musique qui me donne l’énergie positive pour combattre.

Q : Comment vous définiriez-vous en tant que féministe ?

Le mot « féminisme » est né en Occident. Il n’a d’ailleurs pas de traduction littérale en langue Khmère. Le combat que nous menons pour les Droits des Femmes ici est très spécifique à notre Culture, il ne peut être assimilé à la cause féministe telle qu’elle est revendiquée en Occident. Je me sens féministe, mais pas seulement. Je me demande si le féminisme est mon seul engagement. Je souhaiterais que les jeunes artistes Cambodgiens puissent amener les gens à surveiller leurs manières, à veiller les uns sur les autres, à considérer les femmes comme égales des hommes bien sûr, mais aussi à améliorer leur attitude en société, à se sentir concernés par des valeurs de solidarité, d’écologie, de vivre ensemble…

Vartey Ganiva, l’icône Punk engagée

Je me vois comme partie intégrante de cette nouvelle génération de talents qui devrait changer les choses. J’espère que nous pourrons nous exprimer pleinement, trouver de nouvelles façons de rassembler les foules, de nouveaux endroits pour nous faire entendre, de sorte que la création musicale Cambodgienne sonne bientôt différemment, soit plus originale, avec des textes plus engagés.

Je n’ai pas une voix assez puissante pour ne chanter que du Punk ou du Métal, et je veux aussi que mes mots soient entendus par le plus grand nombre. Je pense donc trouver un nouveau style, entre le Punk, la Pop et la Funk. Quelque chose de classieux et qui bouge, plus populaire, toujours énergique. Quelque chose qui soit au standard international. Une touche plus féminine également. Les femmes peuvent être à la fois féministes et féminines, n’est-ce pas ?

Q : Avez-vous le soutien de votre famille ?

Au Cambodge il est assez difficile pour une chanteuse d’être pleinement respectée par les gens. Même si certaines sont idolâtrées, elles souffrent toujours d’une réputation douteuse. Ma Mère ne voulait pas que je sois chanteuse, elle voulait que j’étudie. Ce que je fais, à vrai dire : dans le cas où ma carrière artistique ne fonctionne pas comme je le souhaite, j’aurai au moins un diplôme en comptabilité et je pourrai trouver un job dans une banque. Je sais, ça ne sonne pas très Punk …

Quand j’ai commencé à me produire et que ma famille a entendu les paroles de mes chansons, ils m’ont immédiatement apporté leur soutien. Je pense que si je suis arrivée à faire changer d’avis ma propre famille, alors je pourrai avoir un impact marquant sur les gens de ce pays.

Q : Pourquoi collaborez-vous avec des musiciens étrangers ?

Je veux trouver un son nouveau, un style nouveau qu’aucun autre artiste Cambodgien n’a produit à ce jour. Bien entendu, il y a de très bons musiciens dans ce pays, j’ai moi-même appris la musique avec l’un d’entre eux. Nous avons créé notre propre label, Yab Moung, et notre propre studio d’enregistrement. Mais Vichey, mon frère adoptif, se concentre sur sa musique, et j’ai besoin de constituer une nouvelle équipe de travail qui puisse m’apporter d’autres influences, plus variées.

Ces musiciens étrangers, de part leurs origines différentes, ont une Culture musicale plus étendue, car ils ont eu l’opportunité dans leur pays d’apprendre de façon éclectique. Travailler avec eux élargit mes horizons.

Lorsque les musiciens Cambodgiens auront intégré ma musique à leur savoir-faire, il va de soi que je ferai appel à nouveau à eux pour partager la scène avec moi. J’aime promouvoir le talent local.

Vartey Ganiva, l’icône Punk engagée
Vartey Ganiva, l’icône Punk engagée

Q : Êtes-vous en contact avec l’industrie musicale internationale ? Pensez-vous pouvoir devenir la première chanteuse Cambodgienne connue internationalement ?

Lorsque je songe à mon avenir, je ne peux l’imaginer seulement au Cambodge. J’aimerais vraiment que ma carrière artistique se développe autant à l’étranger que dans mon pays. Je suis en négociation au sujet d’un projet à venir, probablement à l’international, mais il est trop tôt pour en parler ou pour en faire l’annonce officielle.

Je m’attelle à écrire des chansons à la fois en Khmer et en Anglais, afin que mes paroles soient comprises à l’étranger et qu’en même temps les étrangers puissent découvrir ma langue natale. J’espère que cela leur donnera envie de visiter le Cambodge. Je serais fière de promouvoir mon pays à travers mes réalisations artistiques.

Je crois que je peux toucher les gens partout dans le Monde, j’ai déjà le soutien de beaucoup d’expatriés vivant au Cambodge. Jusqu’à présent, j’ai pu me produire dans pas mal d’endroits appartenant à des expatriés. J’ai été interviewée par plusieurs médias internationaux, Américains, Européens ou Chinois. Et désormais Français. Je suis très reconnaissante d’avoir suscité un tel intérêt.

Je ne pense pas que je sois la première artiste Cambodgienne à réussir à l’international : Sin Sisamuth avait déjà parcouru le Monde dans les années 1960, nous avons aussi Laura Mam, qui est une chanteuse internationale que j’apprécie beaucoup. Elle aussi se bat pour les Droits des femmes, et c’est une femme d’affaires aguerrie. Parallèlement, Cambodian Space Project a rencontré un succès d’estime à l’étranger.

Vartey Ganiva, l’icône Punk engagée

Q : Cela ne vous fait pas peur d’exprimer des idées qui pourraient être considérées comme politiquement incorrectes ?

Quand vous êtes artiste, vous devez trouver la façon la plus créative d’exprimer ce que vous avez à dire, de façon à communiquer un message fort sans heurter les gens, sans les choquer volontairement. Par exemple, j’ai écrit une chanson sur le manque d’écologie au Cambodge, et je sais que je ne peux pas la chanter devant certaines personnes.

Je n’ai pas peur des menaces politiques, je ne crois pas que les artistes soient sous pression au Cambodge, nous avons aussi le soutien d’organisations internationales. Mais surtout, notre culture est basée sur la discussion, pas sur l’insulte. Je crois que des mots percutants peuvent être entendus s’ils sont distillés intelligemment et avec respect.

C’est aussi pour cette raison que je veux adoucir un peu mon style. Les mots sonnent probablement plus modérés s’ils sont portés par une mélodie harmonieuse, un rythme marquant mais pas connoté uniquement révolutionnaire, comme le Punk l’est. Je veux apparaître telle une femme forte, mais avec de la sensibilité et de la compréhension : le genre de femme que toutes les Cambodgiennes aspirent à devenir.

En résumé, mon objectif principal est de pouvoir éduquer les gens à travers mes chansons et les causes que je défends. Il ne s’agit pas pour moi d’agresser, je souhaite au contraire créer un vrai dialogue.

Propos recueillis par Philippe Javelle

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