Musique – Interview : Intan Andriana, faut qu’ça swingue !

Il y a des artistes qui vous ensorcellent dès leurs premières notes distillées, qui vous saisissent dans un halo magique. Lorsque j’ai entendu pour la première fois Intan Andriana, la Perle de Jakarta expatriée à Phnom Penh, j’ai senti que j’avais croisé une muse qui donnerait un nouvel élan à mon parcours musical.

Intan Andriana, faut qu’ça swingue !
Intan Andriana, faut qu’ça swingue !

Depuis, j’ai eu le plaisir de partager des moments à la fois émotionnels et festifs, teintés de Swing, de Jazz, de Rhythm & Blues, de Soul Music. Intan tour à tour m’évoquait Ella, Billie, ou Amy. Mais elle est et reste Intan, une artiste jubilatoire et humble, habitée par son propre univers musical et l’esprit de celles et ceux qui l’ont inspirée. Une artiste que j’ai souhaité mieux connaître.

Q : Quand avez-vous effectué vos débuts sur scène ?

J’avais quatre ans, le jour de célébration de la Fête d’Indépendance d’Indonésie. À Djakarta, pour l’occasion, chaque quartier de la capitale se dote d’une petite scène et organise sa propre audition de talents. J’ai interprété un chant traditionnel Indonésien, cela m’a vraiment plu et je n’ai plus jamais raté une autre occasion de sauter sur scène !

Toujours à Jakarta, je me suis présentée à mon premier concours de chant à l’âge de onze ans. Je me souviens qu’il était sponsorisé par une marque de voitures et les participants devaient chanter des chansons enfantines Indonésiennes. J’ai … échoué, mais ce fut une bonne expérience. Je me suis appliquée à devenir meilleure, j’ai participé à d’autres concours, et finalement, lorsque j’étais au lycée, j’ai pu accéder à une finale nationale que j’ai gagnée !

Q : Vous avez une touche très jazzy. Comment avez-vous découvert le Jazz, et comment est-ce devenu votre style de prédilection ?

C’est une histoire un peu cocasse. On m’a appelé pour faire partie d’un groupe qui jouait à l’hôtel Crown Plaza, au centre ville de Jakarta. Tous les musiciens étaient bien plus âgés que moi, et comme nous devions nous produire dans le lounge, le management de l’hôtel a exigé une programmation à base de Jazz. À cette époque, j’avais vingt-trois ans, j’étais très jeune dans le métier, je n’écoutais que de la musique Pop, j’ignorais totalement ce qu’était le Jazz. Et franchement … j’ai trouvé cela très ennuyeux !

Après de nombreuses répétitions et concerts, me concentrant sur l’essence même du Jazz, j’ai découvert combien cette musique était à la fois difficile et enivrante, combien l’improvisation vous libère, combien les thèmes de Jazz sont empreints de signification et d’émotion. Les artistes de Jazz ont également d’incroyables histoires de vie, liées à leur passion et à l’évolution des mentalités. Je pense que le Jazz est une musique qui requiert une dévotion totale. Vous devez la comprendre, y mettre tous vos ressentis.  Je puis affirmer que ma relation avec le Jazz est passée de la haine à l’amour. Je crois ne pas être la seule chanteuse ayant expérimenté cela.

Intan Andriana
Intan Andriana

Q : Qui sont vos artistes de Jazz favoris ?

Je dirais Billie Holiday, Chet Baker. Nat King Cole et sa fille Natalie. J’aime aussi Diana Krall. Chacun d’entre eux à un feeling particulier qui me touche, à fleur de peau. Je suis davantage sensible à la musicalité qu’à la technique, même si je sais que pour atteindre une grande musicalité il faille maîtriser la technique.

Q : Vous avez une palette de styles au-delà du Jazz…

Dans les différents endroits où je me suis produite, on m’a demandé de chanter dans des styles musicaux différents. Je pense que j’aime amener un petit souffle de Jazz dans chaque chanson que j’interprète. Les refrains les plus désuets peuvent être rajeunis et rafraîchis avec un soupçon de Swing.  En Indonésie, il y a des réseaux de travail bien distincts entre le Jazz et la musique Pop. Même si j’ai chanté du Jazz dans des hôtels, je n’appartenais pas à la scène Jazz, et je n’avais pas accès à la programmation des clubs de Jazz.

Les musiciens de Jazz Indonésiens peuvent être un peu élitistes, ils préfèrent jouer avec des musiciens qui ont étudié à leur niveau, dans les mêmes écoles. Ils n’accueillent pas volontiers d’autres artistes. Parfois ils ne sont pas sûrs d’eux, ils ne prennent pas le risque de donner carte blanche à des interprètes qu’ils ne connaissent pas.

Je suis née à Medan, assez loin de Jakarta. Je n’avais aucune connexion avec la scène musicale de la Capitale. Je pouvais aller faire des impros dans les clubs, mais la vie nocturne n’est pas très recommandable à une femme seule. Me hasarder de la sorte n’aurait de toute façon amené aucun contrat. Je n’étais pas dans le sérail du Jazz.

Quand je suis arrivée à Phnom Penh, j’ai été agréablement surprise de rencontrer beaucoup de musiciens à l’esprit très ouvert. J’ai eu l’impression qu’ici les musiciens se réunissaient juste pour le plaisir de partager tous les styles de musique, d’expérimenter de nouveaux répertoires, de monter des groupes sans arrêt. On s’amuse beaucoup.

Q : Avec qui chantez-vous à Phnom Penh ? Où peut-on vous écouter ?

Il y a divers endroits avec diverses ambiances, ce qui rend les concerts très excitants. Je me produis régulièrement au Bouchon, et au Bodleian. J’ai aussi fait des concerts à Bassac Lane et Alchemy, qui ont une cible de clientèle moins haut de gamme. Il y a des gens de tant d’origines ici, chaque fois l’expérience est différente. Je ressens également le public comme étant plus exigeant en termes de variété et de qualité qu’à Jakarta, peut-être à cause de son aspect cosmopolite.

J’ai d’abord chanté avec le Hot Club de Phnom Penh, il s’agit de deux Français qui jouent du Swing Manouche à la guitare et au violon. Puis en votre compagnie et celle de merveilleux musiciens tels le batteur Antti Siitonen et le tromboniste Alexandre Scarpati. J’adore le concept Swingosophy que nous avons créé ensemble, dans lequel je chante des tubes Pop du Top 40 réarrangés par vos soins en Swing des années 1930. Je ne pouvais pas rêver plus pertinent : ça comble totalement le fossé entre ces styles musicaux, et pour moi c’est une revanche savoureuse et positive sur l’élite du Jazz Indonésien ! J’aime ça, il faut qu’ça swingue !

Q : Avez-vous chanté dans d’autres pays ?

Mon mari est Italien. Lorsque nous allons en vacances en Italie, j’ai la chance d’être invitée à chanter avec un artiste et producteur d’événements de ses amis, Roberto Magnanensi. C’est un pianiste remarquable qui a accompagné, entre autres, une star de la musique Pop Italienne, Marco Masini. Il joue régulièrement dans des endroits prestigieux tels que le Grand Hôtel Danieli à Venise, ou le Cabaret à Monte-Carlo. Il a même fait des shows télévisés aux côtés de Lionel Richie, Dionne Warwick, les Cranberries, Michael Bolton et … Anggun ! Je ne suis pas la première Indonésienne qu’il ait rencontrée !

Q : Anggun a débuté sa carrière internationale en France. Vous chantez en Français, vous aussi, n’est-ce pas ?

Les langues sont ma deuxième passion après la Musique. Je suis très contente de pouvoir chanter en plusieurs langues : Anglais, Espagnol, Italien, Chinois et plus récemment Français, puisque j’ai rencontré des musiciens Français ici, et que j’ai eu l’occasion de chanter plusieurs fois devant un public partiellement Français. J’adore le son des mots en Français, je ne comprends pas encore la langue mais mes collègues Francophones m’ont expliqué le sens des paroles de mes chansons préférées : La Vie En Rose, C’Est Si Bon, Sympathique …

J’étais fière et heureuse de me produire à l’Ambassade de France lors du Marché Français, c’était ma première rencontre intime avec un public Français, sur son territoire ! Apparemment les gens ont apprécié mon accent … Ils étaient très chaleureux, cela m’a profondément touchée.  Peut-être suis-je trop exigeante vis-à-vis des autres musiciens, mais j’aime explorer plusieurs styles et cultures. J’essaie de trouver une niche artistique qui n’est pas exploitée ici. Heureusement il y a quelques artistes suffisamment éclectiques qui me suivent dans mes envies, je suis honorée de pouvoir travailler avec eux.

Q : Avez-vous un projet personnel abouti ? Voudriez-vous enregistrer un album ?

Comme il y a de bons musiciens à Phnom Penh, j’aimerais beaucoup enregistrer des chansons que j’ai écrites, et quelques reprises de mes titres favoris. J’ai déjà écrit des chansons très personnelles que je voudrais faire arranger par des  experts pour qu’elles sonnent comme je le désire. C’est un projet auquel je vais me consacrer très prochainement.

Propos recueillis par Philippe Javelle

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