Le Cambodge et le projet chinois de la Route de la Soie – Retour sur plusieurs années d’investissements

Lors d’un dîner de solidarité avec l’Association khméro-chinoise, le Premier Ministre du Royaume du Cambodge Hun Sen a annoncé sa présence au second forum de la « la Ceinture, la Route ». Récemment en Europe, ce projet titanesque des nouvelles routes de la soie a fait beaucoup de bruit. La tournée de Xi Jinping en Europe a elle-même provoquée des tensions dans l’espace européen notamment lorsque l’Italie a signé un protocole d’accord « non contraignant » qui l’intègre dans le projet des nouvelles routes de la soie pour un investissement estimé à 2,5 milliards d’euros. Ce projet consiste à créer un réseau d’infrastructure reliant la Chine vers l’Europe. Sur terre, la Chine s’est décidée à encourager la construction de nouvelles lignes ferroviaires, d’un nouveau réseau routier traversant tout le continent eurasiatique. Sur mer, il s’agit d’encourager la construction de nouveaux port, principalement en Asie du Sud-Est, au niveau du détroit de Malacca.

Le Premier ministre cambodgien, Samdech Techo Hun Sèn, et le président chinois, Xi Jinping en Janvier 2019. Photographie AKP
Le Premier ministre cambodgien, Samdech Techo Hun Sèn, et le président chinois, Xi Jinping en Janvier 2019. Photographie AKP

Selon Alice Ekman, chercheuse à l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) et spécialiste de la Chine, Ce projet divise autant les pays européens et asiatiques car la route de la soie a une « méthodologie qui est peu commune : le concept a été lancé avant même que son contenu précis n’ait été défini et les partenaires de la Chine sont depuis fréquemment encouragés à fournir des idées quand à la manière de le concrétiser. »

Or les idées ne manquent pour développer de nouvelles infrastructures, de nombreux pays de l’ASEAN ont grand besoin de développer des structures ferroviaires, des ports en eau profonde, et des aéroports. Ces investissements sont lourds et c’est dans ce contexte que la Chine propose son aide en présentant divers projets susceptibles d’intéresser ces pays en manque de financement.

Durant la crise de l’euro, les investissements de l’Union Européenne ont chuté, ce qui a permis à la Chine de se substituer aux pays européens en investissant massivement dans les pays de la zone du Pacifique. Au Pakistan, un projet de très grande ampleur qui prévoit la construction d’une autoroute, d’un port et d’une ligne de chemin de fer reliant le Pakistan avec la Chine a vu le jour. Ce projet fait la jonction avec celui, tout aussi ambitieux, de la ligne de chemin de fer partant de Quni (Ville chinoise dans la province de Heibei) jusqu’à Singapour, en passant par le Laos, la Thaïlande, et la Malaisie.

Cependant de nombreuses mises en garde ont été émises. Le prix des infrastructures et le manque de capital des pays qui empruntent à la Chine font craindre qu’ils puissent se retrouver pris au piège de la dette, les conduisant à accepter éventuellement la perte d’une partie de leur souveraineté. Cette diplomatie ”agressive” a deux objectifs : d’une part elle veut s’affranchir des routes commerciales traditionnelles notamment envers le détroit de Malacca et de Bab El Mandeb, de l’autre elle sert les intérêts chinois stratégiques en particulier en Mer de Chine du Sud.

Quelle place pour le Cambodge dans ce projet mondial ?

Le Cambodge ne fait pas partie des pays les plus stratégiques pour ces nouvelles routes. Cependant, les relations économiques et politiques entre les deux pays sont très fortes. Et, elles se sont encore renforcés durant ces dix dernières années. La présence chinoise se fait particulièrement ressentir dans le domaine agricole, de l’énergie dans lequel elle a investit plus de 11 milliards d’euro en centrale hydroélectrique et au charbon mais également dans le tourisme et l’immobilier.

Elle est ainsi le premier investisseur au Cambodge et contribue fortement à son développement. Les raisons qui expliquent ces investissements sont multiples. Du point de vue chinois, le Cambodge est avant tout un formidable relais de sa politique étrangère au sein de l’ASEAN, ce qui amène l’organisation à adopter une position souple concernant la Chine et ses prétentions territoriales en Mer de Chine du Sud. De plus, le royaume est une vitrine duprojet des nouvelles routes de la soie en mettant en avant les nombreuse réalisations en matière d’investissement et d’aide au développement, elle peut potentiellement attirer d’autres pays pouvant être intéressés à leur tour par les capitaux chinois.

Le Cambodge a également l’avantage d’avoir un taux de croissance exceptionnel, de devenir une destination de choix pour de nombreux touristes chinois en raison de sa proximité et de ses prix attractifs.

Du point de vue cambodgien, la Chine est l’allié le plus fidèle, l”ami d’acier” du Cambodge, elle est signataire des Accords de Paris de 1991 et, d’un point de vue général, les relations entre les deux pays ont toujours été excellentes (la seule exception étant la période de la troisième guerre d’Indochine en 1979).

Le Cambodge s’est également prononcé de nouveau en faveur du concept de « Chine unique » et de l’incorporation de Taïwan. Grâce à une stratégie visant à attirer les investisseurs étrangers, le Cambodge connaît une formidable évolution avec un taux de croissance au dessus de la moyenne en Asie, un taux de chômage quasi-nul et une réduction drastique du taux de pauvreté.

Néanmoins, la perspective du retrait du régime ”Tout Sauf les Armes” et les conséquences sur les exportations cambodgiennes risque d’affaiblir l’attractivité du Cambodge dans les années à venir. Dans ce contexte, le Premier Ministre Hun Sen a rapidement pris plusieurs décisions afin de parer à cet éventuel retrait et maintenir la confiance des investisseurs étrangers dans le pays :  réduction des jours fériés, suppression de la TVA pour les produits agricoles à l’export, et la réduction de frais dans les ports cambodgiens, entre autres.

Cependant , ces mesures seront-elles suffisantes pour palier à la suppression des barrières douanières en Europe et ses conséquences ? La visite du Premier Ministre au second Forum « « Une Ceinture, Une Route » est un nouveau pas en avant en direction de la Chine qui, pourrait peut-être encore accroître sa position dominante parmi les investissements directs étrangers au Cambodge.

Par Hugo Bolorinos

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