Chronique – Routard : Voici venir le voyageur sac-à-dos

Voici venu le printemps. Et en Asie du Sud-est ce ne sont pas les hirondelles qui le font mais, une catégorie de voyageurs que l’on nommait il n’y a pas si longtemps encore : les routards.

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Ils étaient déjà là il y a 20 ans. Il est fort à parier qu’ils seront toujours là dans vingt ans… Ce sont quasiment les seuls touristes qui se trouvent encore en nombre conséquents dans cette région du monde à cette époque, alors que les températures saisonnières ont fait fuir presque toutes les autres catégories. Le routard n’est ni vraiment curieux ni jamais véritablement pressé. Poussé par l’instinct grégaire, il voyage rarement seul. Très souvent il recherche la compagnie de ses semblables. Ainsi va le groupe, croyant voyager mais se déplaçant en réalité.

Routard : Voici venir le voyageur sac-à-dos. Illustration Stephff
Routard : Voici venir le voyageur sac-à-dos. Illustration Stephff

Voici venir…

Khao San Road à Bangkok, Pham Ngu Lao à Saïgon, Pub Street ou Sok San à Siem Reap, Lombok à Bali, etc. sont des quartiers que l’on dit touristiques. Identiques bars, semblables guesthouses dortoirs, analogues écrans plats diffusant le même film américain au fond d’une terrasse donnant sur une rue surpeuplée d’individus similaires. Et pareilles agences de voyages pour préparer la même expédition vers la prochaine identique destination touristique, la même île, les mêmes temples, les autres quartiers à routards des autres pays. Là, se trouvent toujours les si nécessaires salons de tatouages et ces cafés Starbuck climatisés où l’on peut rester des heures, le nez rivé à son téléphone à chatter ou à poster sur Instagram ses aventures dans « ces merveilleuses contrées tellement sauvages où les habitants sont des gens gentils et souriants »…

Voici venir les routards d’un point à l’autre de la planète, rassemblés entre Koh Rong et Koh Rong Saloem, buvant avec les leurs sous la voûte étoilée. À la pleine lune, dans une musique techno, le nez dans un sceau de Vodka-Red Bull glacé, ou la paille dans un milk-shake aux champignons hallucinogènes. Ils seront demain à Koh Pangan sous les mêmes étoiles, un sceau du même breuvage en main.

Apparence

Voici venir le routard, sortant d’un bus VIP, short et T-shirt usé, sandales aux pieds, tatouages tantriques autour du biceps, et piercing du nez au nombril. À Poipet, ou à Bavet on le parque, on le regroupe, on lui fait son visa, on lui demande d’attendre, ici et pas là. Pour éviter qu’une de ces brebis ne s’égare, on lui colle un petit papier de couleur sur le poitrail. Rouge, jaune ou vert, le routard sait à quelle tribu il appartient désormais pour ce long trajet, dans ce cérémonial de transhumance. Marchandise des temps modernes, le voyageur sac-à-dos est acheté dans une agence de Khao San ou de Sok San par des professionnels qui ont fait de ces voyageurs leur fonds de commerce. Ces bergers des temps modernes vont alors prendre en charge le routard ; leur proposant tout toujours très Cheap à choisir dans des catalogues contenant les photos couleurs du bus, du bateau, de la charrette, et même de la chambre à coucher. Ils les regroupent en meutes dociles, les parquent, les entassent eux et leurs sacs, s’occupent des formalités douanières et les mènent enfin à destination.

Cheap Charlie

Le voyageur petit budget pourrait effectuer seul le même trajet, en prenant un bus à la gare routière, en effectuant son visa personnellement et en montant dans un taxi brousse ou un bus une fois la frontière franchie. Peu le font. Peu sortent du cheptel. Et pourtant, certains se croient rebelles à la découverte du vaste monde. Le Cheap Charlie comme l’appelle gentiment le moto-taxi de Phnom Penh ou le tuk tuk de Bangkok, se moque des conventions, mais il roule en groupe sur les autoroutes du conformisme.

Il y a vingt ou trente ans, le routard était encore un signe, un indice du degré de développement de certains pays. Il marquait, par son accoutrement, sa coiffure et son attitude, le refus d’un ordre établi. Son voyage était davantage un parcours initiatique qui le menait à la découverte de sa vraie lumière ; une route qu’il défrichait symboliquement à l’encontre des idées reçues. Toujours vers l’Est, vers les pays où se lève le soleil.

Au Viêtnam, en 1990, puis au Cambodge trois ans plus tard, c’est le routard qui, le premier, a mis les pieds dans les sandales Ho Chi Minh et ensuite dans celles de Pol Pot. Il était alors dans cette nouvelle Indochine le nouveau visiteur des nouveaux territoires.

Car après le sac-à-dos vient la valise Vuiton.

Parcours

Parce que ce voyageur est en fait semblable à une abeille. Il trimbale des poussières de civilisation sur son dos. Partout où il passe, il déflore à jamais les lieux, les gens, et bouleverse l’ordre des choses. Pour assouvir les besoins des abeilles du monde, les populations se mettent à leur servir les plats qu’ils désirent, les boissons qu’ils réclament. S’adaptant ainsi aux désirs du visiteur, le pays qui s’ouvre au monde se transforme irrémédiablement et rapidement, jusqu’à devenir pareil à son voisin, avec ses fast-foods et ses centres commerciaux…

Partout où il pose le pied, le routard prépare le chemin au voyageur individuel qui laisse finalement entrer le tourisme de masse. L’aventure devient un sentier battu, puis une nationale et enfin une quatre voies bitumée où ne subsiste sur les bas-côtés qu’une apparence de traditionnel ; où l’authentique a été reconstruit dans des parcs d’attraction payants.

Le parcours initiatique des routards d’hier sur les chemins de Katmandou est devenu un prétexte, une pause pour les jeunes gens d’aujourd’hui, après les études et avant le monde du travail. L’initiation s’est transformée en une parenthèse entre l’innocence de l’enfance passée et la réalité des responsabilités à venir. Routard sur les chemins du monde est le dernier moment où l’on se sent libre d’oublier ses chaînes avant d’endosser le costume de l’âge adulte. Et pour cela, le voyageur obéit à tout un rituel de groupe auquel il ne peut échapper.
Pour le plus grand bonheur des nouveaux bergers du tourisme international…
Frédéric Amat

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