Chronique : Mes chers parents, une nouvelle âme pour le Nouvel An Khmer ?

Chaul Chnam Thmey signifie tout simplement : entrer dans la nouvelle année. Nous y sommes donc entrés, mouillés. Terriblement mouillés et parfois contre bon gré mal gré heureux de l’être sous la douloureuse morsure du soleil qui a écrasé de ses rayons brûlants ces journées de fêtes. Mais au-delà des joies et des rires – surtout ceux des enfants, parfois pas plus haut que trois pommes, armés de leur minuscule pistolet à eau installés sur un bord de route – il faut peut être se poser quelques questions.

Nouvel An Khmer à Siem Reap
Nouvel An Khmer à Siem Reap

Éloigné des anciennes traditions populaires

Cette année donc, les batailles d’eau, parfois gigantesques, ont été pleinement autorisées pour la plus grande joie des jeunes et de certains touristes (mais pas tous). Et même organisées par les autorités comme ce fût le cas à Siem Reap où d’immenses bassins étaient mis à disposition du public sur le bord de la rivière, là où les terrains de jeu étaient installés. Longtemps le gouvernement a interdit ces jeux d’eau, jugés dangereux, immoraux et surtout, très éloignés des anciennes traditions populaires.

Mais cette année, le feu vert a été donné. Et des groupes ont pris d’assaut la ville, armés de tuyaux d’arrosage et de fusils à eau « made in Thaïland ». Des barrages ont même été dressés sur certaines routes, faits de pots de fleurs et d’objets divers afin d’obliger les conducteurs à s’arrêter. Pour mieux leur verser des sauts d’eau géants sur la tête.

Question…

Mais la question est ailleurs. Est-ce là ce qu’est devenu le point d’orgue de la célébration du nouvel an ? Certes, chaque famille dresse toujours son autel, sur le parvis de sa maison et allume ses baguettes d’encens afin d’accueillir la nouvelle Devata. La plupart se rendent toujours à la pagode dans laquelle les petits monticules de sable sont dressés. Mais asperger d’eau les passants, surtout ceux à moto est une (dangereuse) habitude qui vient de Thaïlande et non pas une tradition.

Tout comme ont également fait leur arrivée, pour la première année, les chemises siamoises colorées, à fleurs, vendues uniquement durant cette période de l’année.

Au Cambodge, il y avait autre chose. Quelque chose qui venait du fond des âges et qui se perpétuait à l’approche de chaque nouvel an. Une tradition qu’on croyait éternelle, inscrite dans le patrimoine culturel de ce royaume il y a encore une dizaine d’années et qui a subitement disparu : les jeux populaires !

Mes chers parents, une nouvelle âme pour le Nouvel An Khmer ?
Mes chers parents, une nouvelle âme pour le Nouvel An Khmer ?

Tradition

Chaque quartier de Phnom Penh, chaque rue de chaque ville, de chaque village, chaque place de chaque hameau voyait les jeunes se regrouper pour jouer, le soir venu, des semaines avant la date de la célébration officielle du nouvel an. Et ces jeux se poursuivaient encore quelques semaines après ! C’était surtout le seul moment de l’année où les filles se mêlaient véritablement aux garçons sous l’œil attentif des parents, bien entendu. Des jeux simples et pour certains universels comme le jeu du furet (du facteur) ou du foulard et encore du ballon prisonnier. Et des jeux typiquement cambodgiens dans lesquels on s’affronte en groupe ou en couple improvisé, toujours garçons contre filles ou garçon avec fille. Le ou les perdants ont un gage, généralement une chanson à chanter.

Des jeux que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, comme dirait la chanson, mais qui laissent nostalgiques les plus anciens. Beaucoup de Khmers regardent avec tristesse, depuis quelques années, les nouvelles célébrations du nouvel an. Dans certaines villes, notamment à Siem Reap, c’est devenu une sorte de foire. Quelques-uns de ces jeux sont reproduits en public dans le « village du nouvel an ». Ils sont passés de la tradition populaire spontanée et individuelle à une sorte de spectacle censé mettre en avant un pan de la culture dont la spontanéité a malheureusement disparu. La véritable culture khmère c’était de retrouver durant la totalité du mois d’avril, soir après soir, des jeunes et des enfants qui jouaient dans les rues. C’était de s’asseoir non loin et de les regarder ou de se joindre à eux. C’était spontané et vivant.

Jeux

Ces jeux étaient souvent l’occasion pour les jeunes en âge de se marier de déclarer leur flamme, ou du moins de montrer leur intérêt. Ainsi, les jeunes se rapprochaient en avril, les parents se rencontraient en mai, discutaient de ce qui s’était passé durant ces festivités et, pour la plupart, si les horoscopes étaient favorables, les noces étaient prévues pour la saison des mariages, quelques mois plus tard. Tout était simple et authentique. On ne se jetait pas des seaux d’eau au visage mais on se lançait des regards délicats. On riait ensemble. On effleurait les doigts de sa bien aimée en lui claquant sur le genou, en guise de gage, les deux graines d’Angkunh avec lesquelles on avait joué à une sorte de pétanque. On chantait des chansons d’amour en regardant dans les yeux celui ou celle à qui on voulait faire passer un message. On plaisantait. On s’amusait. Et cela sous la voûte étoilée de cet étouffant mois d’avril avec comme seule lumière celle de la lune, pleine.

Mais ça c’était avant. Avant qu’on importe en masse de Bangkok et de Pattaya les énormes fusils à eau et les chemises à fleurs qui vont avec. Et la tradition, écrite sur le sable de la culture cambodgienne, s’est effacée sous les flots de ces eaux venues d’ailleurs. Sans un regret et sans que personne ne s’en rende compte…

A bientôt,
Frédéric Amat

Haut de page