Arts – Musique : Patrick Kersalé : la mélodie du Cambodge

Organisé dans le cadre de la Semaine Française, le premier concours des savoir-faire a couronné cette année l’œuvre présentée par l’ethnomusicologue Patrick Kersalé. Une rencontre s’imposait avec ce chercheur qui étudie depuis vingt ans les sonorités du Cambodge.

C’est une harpe khmère traditionnelle, au corps laqué et au manche surmonté d’une tête d’oiseau, semblable à l’instrument joué dans les temps angkoriens. Seule concession à la modernité : les 16 cordes en soie ont été remplacées par de la microfibre, plus robuste à l’usage. Tout le reste se veut une reconstitution fidèle, tant pour son aspect que pour sa sonorité, d’un instrument longtemps délaissé par les orchestres khmers, et pour lequel l’ethnomusicologue Patrick Kersalé s’est pris de passion.

harpe khmère traditionnelle, au corps laqué et au manche surmonté d’une tête d’oiseau
Harpe khmère traditionnelle, au corps laqué et au manche surmonté d’une tête d’oiseau

La quête de la harpe

Les six membres du jury auront eu fort à faire pour désigner les gagnants de ce grand concours auquel 13 participants talentueux avaient répondu présent. Organisé afin de promouvoir le savoir-faire des entreprises d’artisanat françaises mais aussi d’inviter des artisans d’art khmers à mettre en lumière leurs compétences, cet événement fut le premier du genre à se tenir au Cambodge. Le premier prix a ainsi récompensé le travail de Patrick Kersalé, mais aussi celui de toute l’équipe qui a œuvré à la réalisation de cet instrument. Philippe Brousseau, de Jayav’Art, pour le laquage, Leng Pohy, Nga Thean et Sat Sim pour le travail du bois ont apporté leur expertise afin de donner vie à cette harpe conçue par l’ethnomusicologue.

Patrick Kersalé avec Philippe Brousseau
Patrick Kersalé avec Philippe Brousseau

Cet instrument, que Patrick Kersalé appelle « La harpe d’Angkor Vat », aura longtemps hanté ses recherches : il lui semblait impossible, en effet, d’en trouver une représentation parmi l’immensité des bas-reliefs d’Angkor Vat. « Ce n’est qu’après de longues recherches sur le terrain, mais aussi dans les bibliothèques que j’ai enfin découvert l’image d’une harpe tenue par un personnage illustre, un prince, ou peut-être même le roi Suryavarman II en personne. Après la chute d’Angkor, l’instrument a peu à peu été délaissé et ne semble avoir joué qu’un rôle secondaire dans la musique khmère ». Une longue ellipse à laquelle, selon Patrick Kersalé, il est temps de remédier, comme en témoignent ses efforts afin de réintégrer l’instrument au sein du Ballet royal tout en le promouvant auprès des nouvelles générations.

Pour cela, le chercheur se consacre actuellement à la conception d’un site internet entièrement dédié à la harpe khmère , et organisera bientôt un concours afin de susciter une émulation parmi les musiciens.

A la gloire de l’ethnomusicologie

Ce travail mené en faveur de la harpe est loin de constituer le seul projet de Patrick Kersalé. Ce dernier déborde d’activités, pratiquement toutes en rapport avec une musique khmère qu’il étudie depuis plus de vingt ans. Voyageur infatigable, le chercheur est venu pour la première fois au Cambodge en 1998 pour finalement y poser ses valises en 2012, après vingt années de recherches en Asie du Sud-Est et en Afrique de l’Ouest. Avec, toujours, le même objectif : recueillir et sauvegarder des traditions séculaires souvent menacées par la marche du progrès. Pour cela, Patrick Kersalé ne se contente pas seulement de ses expériences sur le terrain : « Il me faut aussi étudier des disciplines telles que la linguistique, l’iconographie et l’épigraphie, me pencher sur l’histoire des religions, des migrations, des échanges commerciaux entre les civilisations… Je dois aussi me tenir au courant des découvertes archéologiques et arpenter les antiquaires, où des pièces de grande valeur culturelle apparaissent parfois, pour disparaître tout aussi vite dans des collections privées ».

Autant de connaissances accumulées qui lui ont permis de ressusciter des instruments disparus, en utilisant les principes de l’archéologie expérimentale : ces reconstitutions lui permettent en effet de tester les différents matériaux ainsi que leur usure, afin de parvenir par touches successives à proposer une reproduction probable d’instruments remontant jusqu’au VIIe siècle. Le résultat de ses travaux est accessible sur le site Sounds of Angkor , que Patrick Kersalé a créé afin de partager ses découvertes.

L’incroyable richesse musicale du Cambodge

L’ethnomusicologue a choisi de s’intéresser tout particulièrement au Cambodge pour la richesse musicale d’un pays aux nombreuses influences culturelles. Siège de l’immense empire angkorien dans lequel le rôle de la musique n’est plus à démontrer, mais aussi carrefour entre l’Inde et la Chine, le Cambodge fait figure d’un gigantesque conservatoire de musiques traditionnelles. Si la chute d’Angkor et la période des Khmers rouges ont forcément causé d’immenses dégâts, bon nombre de savoirs se sont malgré tout perpétués jusqu’à nos jours.

Comme ces chants bouddhistes pour lesquels Patrick Kersalé éprouve une véritable admiration : « Ce sont des témoignages extrêmement anciens qui viendraient, pour certains, directement de l’époque du Bouddha. Il y a d’infinies variantes de tons entre des pagodes distantes parfois d’à peine quelques dizaines de mètres. Je pense aussi au Smot, ce chant en solo apparu au XVIe siècle, qui est certainement l’un des plus beaux du Cambodge ». Autre objet de fascination : le Chapei Dang Veng, ce luth au long manche dont la pratique a été inscrite en 2016 sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO et qui constitue, avec la harpe, l’autre grand combat de Patrick Kersalé.

Un long travail de sauvegarde

Par le biais de ses recherches et de ses interventions lors de conférences, Patrick Kersalé a pu prendre la mesure de l’intérêt dont font preuve les khmers à l’égard de leur musique. « Lors d’une exposition organisée en 2013 à Phnom Penh, j’ai pu voir certains visiteurs pleurer devant ces reliques du temps passé. C’est là que le long travail de restitution d’une culture disparue prend tout son sens. C’est même pour cela que je me lève le matin ».

Peu à peu, de nouveaux joueurs redonnent vie à ces musiques anciennes, sous l’égide des quelques maîtres encore en vie. Un travail de longue haleine mené par l’ethnomusicologue, épaulé en cela par le Cambodian Living Arts, le ministère de la Culture et l’UNESCO. De père accordéoniste, Patrick Kersalé, qui a déjà conçu une quarantaine d’instruments et qui en joue tout autant, projette de monter une troupe de 45 musiciens afin de faire rayonner cette musique khmère qu’il chérit tant. De quoi assurer encore un peu plus la sauvegarde de ce fascinant patrimoine culturel.

Texte et photographies par Rémi Abad

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