Journée Internationale de la Femme : Sophy Chhay, la seconde partie de ma vie est au Cambodge

A l’occasion de la 108ème Journée Internationale de la Femme, nous remettons à l’honneur celles qui ont rendu les pages du magazine accueillantes, dynamiques et, bien entendu…féminines. Rappelons aussi que 45% des fans de Cambodge Mag sont des femmes

Sophy Chhay est née au Cambodge. Elle devra fuir alors qu’elle est encore enfant. Sophy grandit en France, et restera de longues années sans revenir vers sa terre natale. Elle a décidé, il y a un an, de  s’y installer et d’y construire ce qu’elle appelle sa “deuxième partie de vie”. Aujourd’hui, Sophy aide au développement de l’Académie des Arts Culinaires du Cambodge (AACC). Elle est responsable des relations presse, activité au sein de laquelle elle déclare avoir trouvé son bonheur. Portrait.

Sophy Chhay
Sophy Chhay

Repartir de zéro

Sophy Chhay fuit le Cambodge avec sa famille pendant la période des Khmers Rouges alors qu’elle n’a que cinq ans. Ils rejoignent à pieds la frontière Thaïlandaise, ils resteront dans un camp de réfugiés pendant trois ans. Puis, elle a pu, avec sa mère, ses frères et sœurs, rejoindre son père en France. “Je remercie la providence pour la chance que nous avons eu de rester réunis, contrairement à beaucoup de familles cambodgiennes”, avoue-t-elle.

Elle a ensuite été en camp d’insertion, en France. “Nous y apprenons à manger une salade vinaigrette, utiliser des toilettes. Nous, les enfants, nous sommes facilement adaptés. Mais je me souviens de ma mère qui nettoyait les feuilles de salade pour enlever la sauce”, raconte-t-elle en souriant. “Nous sommes repartis de zéros, avons dû apprendre toutes les petites choses du quotidien”. Sa famille s’est ensuite installée dans les Deux-Sèvres, à Thouars, où elle a grandi, avant de partir faire ses études à Royan.

Une lueur d’espoir

Pendant toutes ces années, elle n’est pas retournée au Cambodge. “J’ai remis les pieds dans mon pays natal pour la première fois en 2003”. Avant elle, ses parent étaient revenus pour de courts séjours. “Ils me racontaient, quand ils rentraient, un Cambodge se remettant petit à petit de ses blessures. Des familles qui n’arrivaient pas à se nourrir, des gens mourant de faim dans les villages et traînant dans les rizières pour trouver de quoi manger”.

Ce sont ces récits qui l’ont convaincue, en 2002, de créer une association humanitaire pour venir en aide aux enfants du village natal de ses parents, “Sourire Angkor”. “C’est une lueur d’espoir que nous voulions donner aux villageois”, dit-elle.

Premier retour au Cambodge

Par le biais de l’association, Sophy est donc revenue au Cambodge, l’année suivante. Elle voulait voir ce qu’il se passait réellement, sur le terrain. “Les villageois troquaient, car sans cela, ils n’avaient que 5$ par mois pour se nourrir. J’ai vu l’ampleur des dégâts causés par toutes ces années de souffrance”, raconte-t-elle. Depuis 2003, alors qu’elle travaille à l’hôpital de Royan, elle prend le temps de revenir au pays une fois par an.

L’association a d’abord construit un puits à l’école primaire, puis une librairie pour le lycée, et sept maisons pour loger des familles sans abri. “Nous avions trois champs d’action : l’éducation, l’alimentation et la médicalisation”, précise-t-elle. “Les trois sont très imbriqués, car un enfant malade et souffrant de malnutrition ne pourra pas bénéficier d’une bonne éducation. Mais nous avons aussi financé des micro-projets pour essayer de donner de l‘autonomie aux villageois. Nous ne cherchions pas à supporter les familles sur le long terme, mais à leur donner des idées pour entreprendre et devenir autonomes”, conclut-elle.

Garder un lien avec le Cambodge

En 2013, Sophy ouvre sa propre boutique, à Royan. Elle décide de travailler avec une association cambodgienne de femmes défavorisées pour vendre des vêtements équitables. Elle y vend aussi de l’artisanat, des huiles essentielles cambodgiennes ou des produits de body art.

“J’ai toujours gardé un lien avec le Cambodge, dans tout ce que je faisais dans ma vie, depuis que je suis adulte”, explique Sophy. Et, ce projet entrait aussi, dans une démarche éthique, au profit du développement de l’emploi au Cambodge.

Deuxième partie de vie

Après avoir fermé la boutique, Sophy décide de revenir au Cambodge en 2017. “Le challenge n’était pas de quitter la France, qui a été pour moi un pays d’accueil extraordinaire, mais surtout d’y laisser derrière moi mes deux filles”, raconte-t-elle.

Mais Sophy considère qu’elle est maintenant entrée dans sa deuxième partie de vie. “La première, je ne l’ai pas choisie. Nous avons été projetés dans un pays que l’on ne connaissait pas. Arrivée à l’âge de 40 ans, je voulais choisir moi-même la destination dans laquelle je passerais le reste de ma vie. Et je suis très heureuse d’avoir fait ce choix. Et, je suis comblée de pouvoir travailler pour l’Académie des Arts Culinaires du Cambodge. L’Académie a de très belles valeurs et forme la future génération de chefs cambodgiens”.

Académie des Arts Culinaires du Cambodge
Académie des Arts Culinaires du Cambodge

Elle raconte alors comment elle est arrivée à l’Académie des Arts Culinaires. “Quand je suis revenue, il y a un an, j’ai d’abord voulu visiter le Cambodge et profiter de ce qu’il pouvait m’offrir. J’ai voyagé pendant cinq mois. J’ai ensuite été embauchée par une agence de communication française, pendant quatre mois. Mais je n’y ai pas vraiment trouvé ma place. La chance a fait qu’à ce moment, l’Académie m’a contactée”.

Former la nouvelle génération à l’AACC

L’Académie recrute donc Sophy comme responsable des relations publiques. L’institution étant très récente, ce poste n’existait pas encore. “Elle est train de grandir et de se former, comme moi. L’Académie a donc besoin d’être entendue et découverte”. C’est pour cela que Sophy Chhay est là. “Je divulgue le message de l’Académie et de ses bienfaits pour le pays et la nouvelle génération”, clame-t-elle.

Pourtant, Sophy n’a pas fait d’études de communication, comme ses expériences pourraient le laisser penser. Elle a préparé un BTS de tourisme. “Je pense que la communication est quelque chose d’inné. Je suis ouverte aux gens, j’aime leur parler et les connaître. Je ne pense pas qu’il y ait réellement besoin de diplôme pour cela. Cependant aujourd’hui, en Europe notamment, on ne jure que par les diplômes et on ne donne pas assez de chance aux jeunes ayant des qualifications personnelles et de la motivation”, déclare-t-elle.

“Aujourd’hui, j’ai un bon équilibre grâce à l’Académie, car je n’avais pas seulement envie de prendre du Cambodge, mais aussi de pouvoir donner en retour. Je pense contribuer à l’élévation de la future génération par le biais de l’éducation. Le secteur du tourisme demande de la professionnalisation et des travailleurs qualifiés, or c’est ce genre de personnes que nous sommes en train de former. Nous visons un standard international, les étudiants sortant de l’Académie peuvent aller travailler dans un pays occidental, car ils ont cette certification”, conclut-elle.

Un enseignement très riche

Avec une chef pâtissière italienne, un chef également italien, des chefs Cambodgiens et un chef Suisse, c’est cet aspect multiculturel qui fait la richesse de l’enseignement qu’apprécie Sophy Chhay. Aujourd’hui, l’Académie accueille 90% d’étudiants Khmers. “Mais, l’objectif est de viser également des étudiants étrangers installés au Cambodge ! On aimerait bien pouvoir donner à l’Académie un aspect international aussi au niveau des étudiants, même si le fait d’avoir beaucoup de Cambodgiens est une très bonne chose”, déclare-t-elle.

Sophy insiste alors sur les valeurs de l’Académie, qui sont très parlantes pour elle : “Les étudiants ont des rêves et croient en eux, croient qu’ils peuvent devenir de bons chefs. L’Académie les aide à réaliser ces rêves. Au-delà d’enseigner comment faire un bon plat, le présenter correctement, il faut leur inculquer le respect, la politesse, le travail en équipe et l’entraide”.

A l’approche de la rentrée, l’Académie des Arts Culinaire a beaucoup de projets en cours alors qu’elle accueille de plus en plus d’étudiants. Parmi ces projets, la reprise d’un restaurant à Phnom Penh. “Cela va devenir un lieu d’application pour les étudiants”, explique Sophy. Le restaurant va d’ailleurs ouvrir au début du mois…

“Il ne me manque rien, dans ma vie à Phnom Penh. J’ai un travail dans une institution qui a des valeurs dont je suis fière de porter le message”, conclue-t-elle, comblée et souriante.

Texte et photographie par Adèle Tanguy

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