Journée Internationale de la Francophonie (3) : S.E Chhiv Yseang, en français, s’il vous plaît

Nous reproduisons ci-dessous quelques larges extraits du très long discours de Son Excellence Dr. CHHIV Yiseang, Sous-Secrétaire d’État aux Affaires étrangères et à la Coopération internationale et Correspondant national de l’OIF, prononcé lors de la Journée Internationale de la Francophonie. Un discours passionné en faveur de la langue française, de sa précision, de son utilité diplomatique, et de sa complexité également :

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”Une fois de plus la grande famille francophone est réunie à Phnom Penh et c’est un plaisir renouvelé. Certains d’entre vous viennent de loin. Leur présence nous honore et témoigne de leur attachement à nos valeurs communes. Correspondant national de l’OIF au Cambodge, je me fais le porte-parole de tous ceux qui œuvrent douze mois sur douze aux activités de la Francophonie dans le Royaume. Si un mot définit bien leur engagement en faveur des objectifs de notre Organisation, c’est celui d’enthousiasme et c’est avec celui-ci qu’ils vous accueillent.

Son Excellence Dr. CHHIV Yiseang, Sous-Secrétaire d’État aux Affaires étrangères et à la Coopération internationale et Correspondant national de l’OIF
Son Excellence Dr. CHHIV Yiseang, Sous-Secrétaire d’État aux Affaires étrangères et à la Coopération internationale et Correspondant national de l’OIF

« En français, s’il vous plaît »

Pour cette année, le mot d’ordre est clair : « En français, s’il vous plaît ». Cependant, vous en conviendrez, un doute est permis. Est-ce un mot d’ordre ou un rappel à l’ordre ? Un ordre qu’il serait prétentieux de discuter. Un ordre sans appel. Dans ce sens, l’expression « s’il vous plaît » est tellement inclusive qu’elle contient son contraire : « et même si ça ne vous plaît pas ! »

Et si cet ordre était en réalité un appel à un nouvel ordre ? Ne serait-ce pas en effet le premier motif de l’élection de notre nouvelle Secrétaire générale, Madame Louise Mushikiwabo ? Alors, nous nous accorderons à dire qu’elle met ses troupes en ordre de bataille et que c’est dans l’ordre naturel des choses. Le français est une langue précise.

Donner un ordre exige la plus grande clarté. Un ordre mal compris crée le désordre, sème le chaos. J’ai donc ouvert mes dictionnaires … et je suis tombé de ma chaise. « Le Petit Littré » donne 55 sens au mot « ordre » ! Oui, mesdames et messieurs, 55 ! Vous comprendrez que j’ai vite abandonné l’idée d’ouvrir « Le Grand Littré ».

Activités diplomatiques

Célébrer l’OIF, c’est aussi célébrer l’un de ses rôles majeurs et qui ne reçoit peut-être pas la juste récompense de ses efforts. Je veux parler des activités diplomatiques de l’OIF. Avec ses représentations notamment à l’ONU, à New York et à Genève, auprès de l’Union européenne et de l’Union africaine, avec ses Bureaux régionaux qui couvrent le monde entier, le poids de l’OIF est reconnu et apprécié, son bilan est salué par l’ensemble de la communauté diplomatique. Ses activités en faveur de la paix et du progrès sont permanentes. Ses négociations ont contribué à sauver des vies et à préserver la paix, voire à l’instaurer, dans de très graves situations de conflits…

…L’enseignement des langues fait partie du quotidien du diplomate. Qu’observe-t-on ? Désormais, les diplomates vont devoir travailler en 4 langues. Leur langue nationale et trois langues étrangères. Par ailleurs, aucune langue ne ressemble à une autre. Une langue porte en elle une vision du monde, c’est une vérité devenue banalité. Lorsque l’on se frotte aux relations internationales, la question des langues se pose aussitôt de manière très concrète…

Tensions

De partout montent les inquiétudes, la colère, la peur de l’inconnu et la peur de l’autre. L’actualité nous le rappelle quasiment au quotidien. Nous déplorons et condamnons avec la plus grande force le massacre des 49 innocents qui ont péri en Nouvelle Zélande, victimes du pire dont l’homme est capable. La première justice à rendre aux victimes est de parler d’elles et d’évoquer l’horreur absolue de leur destin. Ne pas le faire serait commencer à les oublier ; ce serait accorder une concession à l’inacceptable. Comment sauver ce qui constitue le socle de nos valeurs depuis 1945 ? Comment retrouver le ciment national qui fait défaut un peu partout ? Quel rôle peut jouer l’Asie-Pacifique dont les progrès économiques hisseront cette région bientôt au premier rang mondial ? Une région, notre assemblée en témoigne ici, où la Francophonie tient une place éminente…

Les tensions ont parfois pour origine, non pas des rivalités mais des inquiétudes, voire des angoisses. Le phénomène des Gilets Jaunes en France, les mascarades de processus électoraux dans le monde, les négociations sur les barrières douanières entre les géants du commerce et ceux qui défendent leurs emplois avec difficulté, le Brexit, la crise écologique, la remise en cause du multilatéralisme avec son cortège de victimes, la démocratie représentative et le capitalisme sévèrement critiqués ici et érigés ailleurs en modèle … sont autant de phénomènes qui traduisent parfaitement mon propos.

Les langues ne peuvent pas rester figées

Autre exemple de tensions : chacun fait le constat d’une mutation provoquée par les nouvelles technologies. Le World Economic Forum, tribune internationale très écoutée, place ce thème au premier rang de ses études prospectives. Les algorithmes bouleversent notre compréhension du monde et certaines de nos valeurs millénaires. Insérer des puces informatiques connectées à Internet dans les cerveaux, prévoir le jour exact de la mort sont autant de savoirs qui modifient en profondeur la condition humaine. Parler d’homme éternel n’est plus une aberration scientifique. Avec de pareils bouleversements, les langues ne peuvent pas rester figées. Des concepts et des mots nouveaux émergent. Ils sont indispensables aux hommes pour continuer à vivre ensemble.

La lecture et le livre

Je voudrais dire quelques mots sur la lecture et le livre. Je sais que beaucoup de personnes ici s’intéressent à ce sujet. L’envahissement des écrans a porté des coups très rudes au livre et à la lecture. Cependant, depuis 2015, des comportements inversés ont été observés dans les plus grandes universités de Californie et de la côte Est des États-Unis. En effet, ces universités avaient fait le choix de la numérisation intégrale de leurs gigantesques bibliothèques. Le temps a passé et après avoir constaté la perte de quantités considérables de données, également l’obsolescence d’équipements et de logiciels de lecture, il a été décidé de revenir au support papier, du PH 05  notamment, pour ses qualités de conservation. Comme pour tout ce qui touche au numérique, nous en sommes aux prémisses. Affaire à suivre donc.

Le français, langue de synthèse et de concepts

Savoir nommer les choses, les sentiments et les idées, c’est là où réside la première difficulté. Combien de langues peuvent traduire « transhumanisme » c’est-à-dire l’homme augmenté, par un seul mot, sans avoir recours à une image ou une métaphore ? Les langues ne sont pas égales entre elles. Des langues se montrent inadaptées à émettre des concepts, à signifier des valeurs caractérisées par l’abstraction, à réaliser des synthèses ; au contraire, des langues sont marquées par leur puissance à décrire le concret, à produire des images. Par exemple en khmer, le mot-concept « pureté » n’existe pas. Il faut lui adjoindre un qualificatif ou un complément.

Le français est précisément une langue de synthèse et de concepts. Dès leur plus jeune âge, les élèves francophones sont formés à l’esprit d’analyse et de synthèse. Ces exercices ne sont pas courants dans la plupart des langues. Il suffit de voir les centaines de programmes d’universités américaines dont le sujet est d’apprendre à résumer un texte pour se rendre compte que les locuteurs en anglais n’ont pas la facilité des locuteurs en français pour évaluer un texte et surtout pour le comprendre. Au Cambodge, on ne résume pas, on recopie ou on cite intégralement. C’est dire la richesse de celui ou celle qui maîtrise plusieurs langues.

Si je vous parle de cela, c’est parce que l’on se plaint pour une mauvaise raison du recul de l’utilisation de la langue française dans le monde. (Petite parenthèse : cette baisse est relative car elle se constate en pourcentage de population, mais elle augmente en valeur brute de locuteurs). Je parlais de mauvaise raison. En effet, si le français a été choisi pendant des siècles parmi toutes les langues européennes comme langue commune à la diplomatie, la raison  fondamentale est à trouver dans ses excellentes dispositions relatives à la clarté, la précision et à la compréhension.

Français et gymnastique de l’esprit

Faire réaliser, en khmer et dans de multiples langues, la note de synthèse d’une conférence internationale, prendre des notes pendant un entretien ou résumer un discours… cela relève actuellement de l’exploit intellectuel, voire du mythe. Dans l’apprentissage du français, dès le plus jeune âge, il est courant d’entendre le maître dire à un élève : « qu’est-ce que tu veux dire exactement ? », ou : « peux-tu préciser ce que tu dis ? », ou encore : « peux-tu formuler autrement ce que tu viens de dire ? ». Les spécialistes des langues vous le diront : cet entraînement est très peu pratiqué dans la majorité des langues. Et pourtant, quel extraordinaire exercice de gymnastique de l’esprit ! Les joutes verbales, les concours d’éloquence connaissent un regain de notoriété en France et dans les pays francophones. Le cinéma s’est même emparé de ce phénomène devenu populaire…

…La Francophonie est aussi un système pour penser le monde, elle est une alternative aux influences étrangères. La Francophonie est davantage une construction d’idées qu’un ensemble d’individus figés dans des frontières physiques. La Francophonie est partout présente là où deux individus se parlent en français. Finalement, il est juste de considérer la langue française aussi comme un outil très efficace de communication pour atteindre l’objectif ultime : la paix et le développement pour tous.

Association internationale des Maires francophones

C’est ainsi que Samdech Techo Hun Sen, Premier ministre du Cambodge, considère le Mouvement francophone auquel il a toujours apporté son soutien et ce, dès les années 1980. Chers amis francophones cambodgiens et étrangers, l’engagement personnel en faveur de la Francophonie du Premier ministre a été rappelé avec solennité lors de la visite à Phnom Penh, du 5 au 9 mars  dernier, du Secrétaire permanent de l’Association internationale des Maires francophones, l’AIMF. Environ 500 délégués participeront à ces événements. Ils se dérouleront à Phnom Penh et Siem Reap. Samdech Techo Hun Sen a déclaré à M. Pierre Baillet : « 2019 sera une année de grande fierté pour le Cambodge. L’image du pays sera largement diffusée sur les cinq continents grâce à l’AIMF.

Pour conclure mon propos, je voudrais partager avec vous l’un des plus extraordinaires exemples de la puissance que peut atteindre, « en français, s’il vous plaît », une information ou une communication. Il s’agit-là d’un phénomène entré dans l’histoire. Sur les 5000 à 7000 langues parlées dans le monde, peut-être trois ou quatre seulement sont capables d’un pareil exploit. C’est une expression née très précisément le 7 janvier 2015 à 12h52 sur Twitter. Moins de deux heures plus tard, relayée par les médias du monde entier, elle avait parcouru toute la planète. Elle exprimait en seulement trois mots la lutte sans frontière contre le terrorisme et les attentats aveugles. Elle signifiait solidarité et résistance. Le 15 janvier 2015, 44 chefs d’État et de gouvernement défilaient aux côtés d’un million de Parisiens et scandaient : « Je suis Charlie ». Ce jour-là, chers amis, c’est l’humanité entière qui condamnait avec force et « en français, s’il vous plaît », le massacre perpétré contre le magazine Charlie Hebdo.”.

S.E. Dr. CHHIV Yiseang, Sous-Secrétaire d’État aux Affaires étrangères et à la Coopération internationale

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