Banteay Meanchey : Les agriculteurs aux prises avec une sécheresse inquiétante

Le Cambodge a été classé parmi les pays les plus vulnérables aux effets du changement climatique en Asie du Sud-Est. Les impacts peuvent déjà être ressentis, comme ici, près du réservoir de Trapaing Thmar dans la province de Banteay Meanchey.

Le réservoir de Trapaing Thmar, le plus grand des projets d’irrigation construit durant le régime des Khmers Rouges est en train de s’assécher alors que le Cambodge risque de connaitre l’une des pires sécheresses de son histoire.

Dans le nord-ouest du Cambodge, à plus de 400 km de Phnom Penh, cette vaste zone protégée sert de réserve d’eau d’une importance capitale pour des milliers de riziculteurs et leurs familles dans le district de Phnom Srok et ses environs. Le réservoir de Trapaing Thmar abrite également un certain nombre d’espèces menacées, dont la grue Sarus.

Les agriculteurs pêchent et pompent de l’eau dans leur rizière à partir de petits étangs parsemés, qui constituent tout ce qu’il reste du réservoir de plus de 12 000 hectares. Ils se plaignent de l’insuffisance des pluies, tant pendant la saison sèche que durant la saison des pluies.

Ping Chantrea, productrice de riz, vit dans le district de Phnom Srok, province de Banteay Meanchey
Ping Chantrea, productrice de riz, vit dans le district de Phnom Srok, province de Banteay Meanchey

Manque de pluies

«Ce n’est pas comme avant. C’est pire que jamais », déclare Ping Chantrea, une agricultrice de 30 ans qui se plaint de de ne plus produire suffisamment de riz.

«Il n’a plu que deux fois pendant la saison des pluies l’année dernière, c’est une sécheresse inquiétante», se lamente-t-elle à son domicile dans le village de Porabun, dans la commune de Ponley. Alors qu’elle se confie, d’autres agriculteurs s’assoient pour partager leurs préoccupations liées au manque de précipitations.

«Depuis le début de l’année, il n’a pas plu du tout», déclare une autre villageoise, enceinte de huit mois. «J’ai perdu l’argent que j’ai économisé de mon mariage», dit-elle.

Les agriculteurs cambodgiens récoltent le riz durant la saison des pluies et la saison sèche. Ceux de ce district se plaignent de la diminution de la production de riz paddy pendant ces deux saisons.

Un autre agriculteur, Laing Thom, affirme que la température monte et que les pluies ne sont pas régulières. «Maintenant, il n’est que 8 heures du matin, mais il fait très chaud», déclare-t-il. Il ajoute qu’il ne peut pas produire beaucoup de riz sur sa ferme de 2,6 hectares.

“Je ne peux pas faire de profit, ni même couvrir le coût des engrais”, ajoute-t-il, se plaignant aussi de la versatilité des prix.

Sécheresse inquiétante

Le 20 février, le Premier ministre Hun Sen a appelé les agriculteurs à arrêter la riziculture pendant la saison sèche en raison de la sécheresse.

«Je tiens à  conseiller à tous les agriculteurs de ne pas pratiquer la riziculture de saison sèche … S’il vous plaît, ne préparez qu’une seule récolte cette année, car nous n’avons pas assez d’eau, le Cambodge risque d’être confronté à une grave sécheresse et à des pénuries d’eau», a déclaré S.E. Hun Sen lors d’une rencontre avec quelques milliers de travailleurs de l’industrie du vêtement dans la province de Kandal.

Vaches dans un champ de la province de Banteay Meanchey, Cambodge
Vaches dans un champ de la province de Banteay Meanchey, Cambodge

Dans une directive datée du 17 janvier, le chef du gouvernement royal a appelé les autorités locales et les villageois à économiser l’eau des réservoirs naturels pour les cultures.

Le Cambodge sera probablement indirectement affecté par un phénomène appelé El Nino, qui fait référence à une période de températures chaudes à la surface de l’océan dans le Pacifique tropical, qui s’étend de l’Amérique du Sud à l’Australie.

Le Cambodge sera également confronté à des températures qui grimperont entre 40 et 42 degrés Celsius en avril et en mai 2019.

Visite ministérielle

Le 23 février au matin, le ministre des Ressources en eau et de la météorologie, Lim Kean Hor, a visité le réservoir de Trapaing Thmar. «Ils ont exploité plus que prévu. Ils n’étaient autorisés à exploiter que 5 000 hectares de terres », a déclaré le ministre. “Nous manquons d’eau”, a-t-il confirmé, ajoutant que la pluie pourrait tomber à la mi-mai.

Impacts sur les agriculteurs

Selon le Comité national de gestion des catastrophes, la sécheresse a touché plus de 20 000 hectares de rizières dans 13 provinces. En 2015, le Cambodge a connu sa pire sécheresse en un demi-siècle. La plupart de ses 25 provinces ont connu de graves pénuries d’eau et environ 2,5 millions de personnes ont été gravement touchées.

Mean Seum, chef de village à Porabun, s’inquiète de la sécheresse dans la province de Banteay Meanchey, au Cambodge.
Mean Seum, chef de village à Porabun, s’inquiète de la sécheresse dans la province de Banteay Meanchey, au Cambodge

Mean Seum, chef du village de Porabun, déclare qu’il est estimé que 10% seulement de la quantité normale de riz paddy seraient produits cette année. «La plupart du temps, les riziculteurs doivent de l’argent à des institutions de micro-finance et parfois à d’autres personnes», précise-t-il.

“Si la situation s’aggrave, les parents migreront pour travailler en Thaïlande ou les enfants seront forcés de travailler”, ajoute-t-il en précisant qu’au sein des familles du villages, nombreux sont ceux qui migrent en Thailande pour travailler dans la construction ou l’agriculture. Normalement, les travailleurs migrants reviennent pour aider leurs familles avec la récolte. “Mais ils ne reviendront pas cette année”, explique-t-il.

Seum lui-même dispose de trois hectares de terres et loue deux hectares pour l’agriculture. Mais il ne peut pas atteindre le seuil de rentabilité dans le climat actuel, dit-il. “Aussi, des conflits voient le jour car certaines familles ont de l’eau pour leurs rizières et d’autres pas”, ajoute-t-il.

Em Dara, l’assistant technique du ministère des Ressources en eau, qui supervise le réservoir, affirme que près de 5 000 hectares de terres ont été touchés jusqu’à présent.

Espèces en voie de disparition dans le réservoir Trapaing Thmar dans la province de Banteay Meanchey, Cambodge
Espèces en voie de disparition dans le réservoir Trapaing Thmar dans la province de Banteay Meanchey, Cambodge

Changement climatique

«Cela a touché des milliers de familles», affirme Dara. “Certains n’ont plus d’eau à utiliser maintenant.”

«Cela affecte aussi les espèces vivant dans le réservoir. Oui, le climat change. C’est la pire des situations depuis dix ans», ajoute-t-il. Le réservoir peut stocker jusqu’à 180 millions de mètres cubes d’eau, mais contient maintenant moins de 1 million de mètres cubes, selon Dara.

Stocks de poisson

Les villageois sont également préoccupés par l’impact sur les stocks de poisson. “Il n’y a pas d’eau. Cette année est pire que les autres années », déclare Mea Siz, 58 ans, qui pêche dans la réserve de Trapaing Thmar. “Je suis à présent très préoccupé par la raréfaction des stocks.”

Tenter sa chance

Posséder la terre pour cultiver des cultures, en particulier le riz, est la chose la plus importante dans la vie de nombreux Cambodgiens. C’est ce qui leur donne un sentiment de sécurité, soude les communautés et les familles. 85% des quelque 16 millions d’habitants que compte le Cambodge vivent encore de l’agriculture de subsistance.

Bien que conscients de la pénurie d’eau, les agriculteurs de ce district affirment avoir décidé de continuer à pratiquer l’agriculture pendant la saison sèche. «Je ne pouvais pas faire de riz pendant la saison des pluies, alors j’ai décidé de le faire pendant la saison sèche, mais cela n’a pas abouti», explique Chantrea. «Je pensais que l’eau dans le réservoir serait suffisante, mais trop d’agriculteurs de la région en dépendent», ajoute-t-elle.

Deu Yuch, un agriculteur, se dit préoccupé par le manque à gagner de la riziculture dans la province de Banteay Meanchey, au Cambodge.
Deu Yuch, un agriculteur, se dit préoccupé par le manque à gagner de la riziculture dans la province de Banteay Meanchey, au Cambodge.

Deu Yuch, un autre agriculteur, explique que les mauvaises conditions agricoles l’ont conduit à une dette de 3 000 dollars. “Je ne sais pas quoi faire, mais je continuerai à cultiver du riz la saison prochaine”, dit-il. “Nous avons pas le choix. Nous devons tenter notre chance. “

L’eau provenant d’un système d’irrigation construit par des investisseurs chinois a été fournie à certaines familles de la communauté. L’eau a été transportée des provinces voisines – Siem Reap et Oddar Meanchey – selon Khut Khuon, chef de la commune de Poichar.

Un système d'irrigation pour l'accès à l'eau pour les agriculteurs de la province de Banteay Meanchey, au Cambodge
Un système d’irrigation pour l’accès à l’eau pour les agriculteurs de la province de Banteay Meanchey, au Cambodge

Prières

Khuon annonce que, pendant le Nouvel An Khmer, les agriculteurs organiseront une cérémonie pour prier pour la pluie. «Nous demanderons à Bouddha de donner de la pluie», dit-il.

Laing Thom, un autre agriculteur, déclare que les villageois assisteraient à la cérémonie du nouvel an khmer pour solliciter l’aide de Tevada, un ange gardien, selon la croyance spirituelle khmère.

«Nous sommes des agriculteurs, mais si nous n’agissons pas, qu’allons-nous manger ? Alors je tente ma chance avec Tevada. Je prie Tevada qu’il fasse frais et qu’il y ait de l’eau. ”

Avec Sun Narin – VOA Khmer –

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