Santé : Antibiotiques et mauvaises habitudes au Cambodge

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Srey Leak, jeune maman de 29 ans habitant à Phnom Penh, est enrhumée. A l’image de ce que de nombreux Cambodgiens font, elle se rend au plus proche dépôt de pharmacie du quartier et demande un « médicament de guérison », le terme générique khmer utilisé pour désigner les antibiotiques.

En quelques minutes, un pharmacien lui délivre un cocktail coloré de pilules dans un sachet en plastique – aucune d’entre elles ne pouvant être identifiée car il s’agit de comprimés sortis de leur emballage d’origine. Tout sourire, Srey Leak déboursera deux dollars sans demander aucun détail sur l’identité des médicaments, sans poser de questions sur les éventuels effets secondaires, ni sur la durée du traitement.

Dépôt de pharmacie à Battambang. Photographie Talea Miller (cc)
Dépôt de pharmacie à Battambang. Photographie Talea Miller (cc)

Cette méthode de délivrance de médicaments est encore assez répandue parmi les dépôts de pharmacie au Cambodge. Mais, c’est aussi une pratique dangereuse. En grande partie à cause de la mauvaise utilisation des antibiotiques, les bactéries résistantes aux médicaments sont devenues l’un des plus grands risques pour la santé publique dans monde. Et, le Cambodge n’est pas épargné.

A double tranchant

Les antibiotiques sont des outils essentiels pour tuer les bactéries et ont permis de sauver des millions de vies depuis leur introduction dans les années 1940. Mais, utilisés à mauvais escient, ils peuvent semer les graines de leur propre destruction. Les bactéries exposées à de petites quantités d’antibiotiques évoluent souvent pour résister au mécanisme d’action du médicament, devenant ainsi de plus en plus résistantes.

Cette évolution peut être stimulée par la prise du mauvais antibiotique, par l’absence d’un traitement complet ou par la prise d’un antibiotique quand il n’est pas nécessaire – par exemple, de soigner un rhume causé par un virus et non par une bactérie. Ces trois pratiques sont encore répandues au Cambodge.

Le Royaume a été l’un des premiers pays de la région à élaborer un programme concernant la résistance aux antimicrobiens. Guidé par l’Organisation mondiale de la santé, ce programme est complet et comprend un plan de mise en œuvre sur trois ans. Mais cela n’a pas toujours été appliqué sur le terrain. Un élément clé du programme était une directive de 2016 ordonnant aux pharmaciens de cesser de dispenser des antibiotiques sans ordonnance du médecin.

Responsabilités

Om Chhorvoin, chercheur et co-auteur d’un article en 2017 intitulé « Abus généralisé d’antibiotiques dans la communauté cambodgienne », déclare que peu de pharmaciens sont au courant de cette interdiction. ‘’…Aujourd’hui, nous avons des réglementations et des lois, mais elles sont peu mises en pratique dans la réalité…’’, écrit Chhorvoin.

En effet, en dehors des grandes chaines de pharmacie comme Ucare et quelques autres qui respectent à la lettre les directives du gouvernement, beaucoup d’autres pharmaciens se disent peu contraints par les directives officielles et déclarent même se sentir sous la pression du public.

“…La plupart des clients qui viennent ici disent qu’ils utilisent principalement ce médicament dans d’autres pharmacies et qu’ils veulent continuer à l’utiliser…”, déclare un pharmacien de Phnom Penh, ajoutant que : “…Cela met la pression sur les pharmaciens…”

Le Dr Ly Sovann, porte-parole du ministère de la Santé et président du groupe de travail technique sur la résistance aux antimicrobiens du ministère, déclare de son côté que le ministère a établi ses règles et qu’il incombe aux pharmaciens de s’y conformer.

‘’…Si nos responsables découvrent des pharmacies non conformes à notre réglementation, les pharmaciens seront passibles de sanctions pénales…’’, précise-t-il. “…Cela inclut la confiscation de leur licence…”, conclut-il en précisant que le public a la possibilité de dénoncer la délivrance d’antibiotiques sans ordonnances via la hotline du ministère.
Mauvaises habitudes

Selon le document de 2017 de Chhorvoin, , les antibiotiques sont largement distribués dans les zones urbaines et rurales par tous, des infirmières aux médecins de village non officiels appelés «pett phum», qui n’ont souvent qu’une formation médicale fragmentaire remontant à l’époque des Khmers rouges. Chhorvoin a découvert que ces praticiens du “pett phum” distribuent souvent des antibiotiques puissants tels que les fluoroquinolones et les céphalosporines sans raison valable.

Il a rencontré des villageois cambodgiens tellement familiarisés avec les antibiotiques qu’ils donnent des surnoms aux médicaments : «stylo» (pénicilline), «amox» (amoxicilline), «ampi» (ampicilline), «tetra» ”(Cotrimoxazole)…Beaucoup pensent qu’il faut prendre des antibiotiques pour tous les problèmes de santé, y compris en présence de vagues symptômes non diagnostiqués.

De nombreux Cambodgiens pensent également que le « médicament de guérison » est simplement une substance qui guérit plus rapidement et plus efficacement que les autres médicaments.

Problème global

Cette utilisation négligente des antibiotiques contribue à la crise mondiale de la résistance aux antimicrobiens. Environ 700 000 personnes meurent chaque année des suites d’infections résistantes aux antibiotiques, et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) prévoit que ce nombre atteindra dix millions de décès par an d’ici 2050.

Des données insuffisantes signifient que l’ampleur de la résistance au Cambodge reste encore floue et qu’un nouvel effort de surveillance des autorités semble nécessaire. Une étude sur dix ans menée à l’hôpital d’Angkor pour enfants à Siem Reap, menée de 2007 à 2016 et dont les résultats ont été publiés en mai, révèle que 82% des échantillons d’E. Coli et de K. pneumonie prélevés à l’hôpital résistent à plusieurs médicaments.

L’Institut Pasteur du Cambodge a également tiré la sonnette d’alarme, notant dans une déclaration récente qu’il détectait des niveaux alarmants de résistance de plusieurs types de bactéries.

Sur une période de quatre ans commençant en 2012, il a été constaté que la fréquence des entérobactéries produisant des bêta-lactamases à spectre étendu qui donnent des bactéries résistantes à de nombreux types d’antibiotiques, était passée de 23,8% à 38,4% dans les échantillons analysés. Étonnamment, 80% des femmes enceintes et 42% des nourrissons testés par l’Institut hébergeaient des entérobactéries productrices de BLSE, contre moins de 5% en Europe.

“…L’augmentation de ces bactéries résistantes peut conduire à une impasse thérapeutique…”, déclare Alexandra Kerleguer, biologiste à l’Institut Pasteur, dans un communiqué. La biologiste ajoute que lorsqu’elle était arrivée pour la première fois à Phnom Penh, elle avait été choquée de voir à quel point la résistance aux antimicrobiens était bien plus grave au Cambodge que dans son pays d’origine, la France.

Information nécessaire

Toutes les études sur la résistance aux antibiotiques au Cambodge ont mis en évidence la nécessité urgente d’un système de surveillance complet au niveau national. Mais sa mise en route reste lente. Bien que le programme existe depuis des années, le Cambodge n’a commencé à collecter des données qu’en janvier 2018. Il n’y a toujours que huit hôpitaux dans le pays disposant des installations nécessaires pour effectuer les tests nécessaires pour détecter les bactéries résistantes, soulignant ainsi l’ampleur du défi à relever.

La Rédaction

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