Parcours : S.E. CHEA Serey : Du cœur et de la détermination

Son Excellence CHEA Serey, Directrice Générale de la Banque Nationale du Cambodge se déclare en faveur d’un système bancaire moderne, inclusif et dynamique. Depuis son enfance à Phnom Penh jusqu’à sa nomination à la tête de la Banque Nationale du Cambodge, Elle raconte un parcours qui commence par la France pour se poser ensuite au sein d’une structure nationale aujourd’hui performante et en pleine évolution. Entretien :

Son Excellence CHEA Serey, Directrice Générale de la Banque Nationale du Cambodge
Son Excellence CHEA Serey, Directrice Générale de la Banque Nationale du Cambodge

CM : Vous êtes originaire de Phnom Penh mais vous êtes rapidement partie à l’étranger poursuivre vos études…

Je suis née et j’ai grandi à Phnom Penh. A l’âge de 11 ans effectivement, je suis partie poursuivre ma scolarité en France. J’ai habité quatre ans à Nancy, je suis ensuite partie à Montrouge dans la banlieue parisienne. J’ai préparé ma sixième en France, jusqu’à la première. J’ai ensuite effectué ma terminale au Lycée Français de Singapour. Après, j’ai préparé une licence en Nouvelle-Zélande, puis un master en Angleterre.

CM : Pourquoi être partie du Cambodge ?

Je suis partie en France car le Cambodge était en période de transition. Le pays n’était pas très sûr et mes parents se montraient inquiets. Nous avions des amis en France, l’éducation était gratuite et de bonne qualité, c’est pour cela que mes parents ont choisi ce pays.

CM : Parliez-vous un peu Français ?

Non, je ne parlais pas un mot de français avant de partir. Je suis donc allée à l’Alliance Française avant mon voyage. En débarquant en France, j’ai été admise au collège mais mon niveau de français était encore insuffisant. J’ai donc intégré un autre établissement qui proposait des cours de français intensif. J’ai ensuite puis suivre une scolarité française normale et je suis même restée plusieurs années parmi les meilleures élèves de la classe.

CM : Avez-vous aimé la France ?

J’ai beaucoup aimé la France. Dans les années 90, la vie n’était pas facile au Cambodge. Et la France fut pour moi une expérience agréable. C’était un peu plus confortable et j’avais plus de liberté. Mais, je ne souhaitais pas rester dans le système français. Et, mes parents souhaitaient que je continue mes études dans un environnement anglophone car, pour eux, c’était l’avenir.

Ensuite, je suis revenu travailler un an comme traductrice pour la BNC.

CM : Puis, vous partez en Nouvelle-Zélande…

Avant d’y arriver, je n’avais jamais entendu parler de ce pays. Mais, pour étudier, ce fut un pays parfait.

CM : Quel type d’études ?

 J’y ai étudié la finance et la comptabilité. Cela ne correspondait pas vraiment à mes aspirations. En fait je voulais devenir astronaute. Mais, mon père m’a expliqué que j’aurais probablement peu de débouchés ici. A défaut je voulais devenir ingénieur ou architecte mais mon père m’a conseillé la comptabilité, un métier plus tranquille, selon lui.

Au début, ce domaine ne m’inspirait pas et je produisais le minimum d’efforts pour avoir des notes correctes. Puis, en revenant travailler à la BNC en 2001, à la supervision des organismes de microfinance, je me suis rendu compte de l’impact de mon travail sur le terrain. J’ai constaté comment l’accès aux ressources financières peut changer la vie d’une famille. J’ai commencé alors à réellement aimer mon travail et à y mettre beaucoup de cœur.

CM : L’information et la sensibilisation sont des domaines qui semblent vous tenir à cœur…

L’information financière est un sujet important. ‘’Let’s talk money’’, par exemple, est une campagne d’information et de sensibilisation que nous avons lancée il y a deux ans. Nous avons produit des vidéos, des bande-dessinées et lancé une application. Le but est d’apprendre aux Cambodgiens à épargner, mais aussi à poser des questions et à savoir négocier lorsqu’ils ont recours à l’emprunt ou à un autre service bancaire. Pour ce projet, nous travaillons avec le Ministère de l’éducation, c’est important de sensibiliser dès le plus jeune âge.

CM : Vous prenez ensuite la direction du département Supervision…

Après la microfinance, je me suis orientée vers la supervision des banques du pays. Puis, en 2013, je suis devenue directrice générale de la BNC. Je suis aujourd’hui en charge de cinq départements au total : Recherche Economique et de Coopération Internationale, Statistiques, Gestion de Change, Opération Bancaire et Systèmes de Paiements.

CM : Le système bancaire était moribond après les années de guerre, comment vous êtes-vous attaquée au problème ?

Nous avons commencé à restructurer le système au début des années 2000. Cela a commencé avec la fermeture de 17 banques qui n’étaient pas conformes et dont cinq étaient insolvables. C’était une étape nécessaire pour que les Cambodgiens aient à nouveau confiance. Il fallait aussi instaurer une loi, quasi-inexistante à l’époque, pour règlementer le système bancaire. Ce fut un véritable challenge, mais la Banque Nationale du Cambodge l’avait pris avec beaucoup de détermination. Le spectre de la période 75-79, alors que le système bancaire et tout le système monétaire ont disparu du jour au lendemain, était encore présent dans beaucoup d’esprits. Donc oui, la tâche était immense.

Pour conclure, je crois que la confiance dans la banque est l’un des éléments clés de la croissance économique. C’est pour cette raison qu’il faut un système sain, encadré et ouvert aux nouveaux investissements bancaires. Nous avons aujourd’hui environ 50 banques, et 80 organismes de microfinance, sans compter les petites structures de crédit rural et les opérateurs comme Wings.

CM : Le paysage bancaire évolue rapidement dans le bon sens, mais de nouvelles inquiétudes apparaissent avec l’explosion du digital, comment abordez-vous le problème ?

J’ai publiquement rappelé que les offres de prêts sur les réseaux sociaux sont interdites. Nous sommes intransigeants là-dessus. Ce sont des offres outrancières avec des taux d’usurier et des méthodes de recouvrement parfois violentes en cas de difficultés de l’emprunteur. Ce n’est pas facile à enrayer car ce sont des opérateurs qui n’ont pas d’adresse physique. Nous travaillons donc avec la police pour cette répression.

Concernant la crypto monnaie, c’est compliqué et difficile à contrôler. Pour nous, il s’agit surtout de spéculation. De surcroit, ce sont des opérations anonymes, qui peuvent attirer des criminels. Là aussi, il faut être très prudent et nous travaillons aussi avec la police.

CM : Comment se passe la journée de la Directrice Générale de la BNC ?

Je suis très occupée, je suis déjà en charge de cinq départements. Je travaille aussi sur l’inclusion financière bien que cela ne fasse pas partie de mes prérogatives, mais cela me tient à cœur. Je participe aux efforts de l’association Women World Banking, avec aussi l’Alliance For Financial Inclusion, des organisations dédiées à l’inclusion des femmes dans ce secteur. Je travaille aussi avec une fondation traitant des problèmes de santé mentale. Nous sponsorisons des évènements à destination des jeunes avec l’Université Royale. Nous nous adressons à tous les types de troubles mentaux. C’est un sujet difficile ici, où il y a beaucoup de travail d’éducation à faire vers les familles affectées par ce problème. Il y a aussi un cruel manque de spécialistes dans ce domaine.

Propos recueillis par Christophe Gargiulo

Cet article est un extrait du magazine en ligne Cambodge Mag 5, disponible en ligne ici…. Pour télécharger le cahier spécial alumni, cliquer ici…

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