Focus – ONG : ChildSafe, des observateurs vétérans pour la sécurité des enfants

L’objectif de l’ONG ChildSafe est ambitieux. Il s’agit de faire la chasse aux prédateurs et abuseurs de toute sorte, mais aussi de changer les comportements. L’équipe de ChildSafe adopte une approche décentralisée : être présent partout.

Phnom Penh – Un jour de mousson

Ouch, la quarantaine, est conducteur de tuktuk à Phnom Penh. Entre deux clients, les journées sont parfois longues. Lorsqu’il n’est pas en vadrouille, la banquette arrière de son tuktuk se transforme en poste d’observation. Et, entre les commerçants et les voisins du quartier, il y a toujours quelqu’un à qui parler. À l’ombre des auvents, on se raconte la vie quotidienne : les mariages et les funérailles, les progrès de l’aîné à l’université et les difficultés du cadet à l’école primaire…. Puis, à l’abri des oreilles indiscrètes, la rumeur : hier, la vendeuse de jus de canne à sucre a vu un enfant du quartier se faire battre par un parent. La fille du voisin aurait fugué. Le fils de la pharmacienne a été vu en mauvaise compagnie. Tout ce qui se dit, il le sait.

Ouch, conducteur de Tuktuk  et bénévole pour ChildSafe
Ouch, conducteur de Tuktuk et bénévole pour ChildSafe

Observateurs vétérans

De par son métier, Ouch occupe une fonction sociale essentielle dans sa communauté. Dans les villes cambodgiennes, les chauffeurs de tuktuk sont les observateurs vétérans du quotidien à qui l’on ne peut rien cacher. Et ça, le mouvement Childsafe, organisation sœur de Friends International, l’a bien compris.

« Après dix ans de ‘Friends,’ en 2005, il était très clair pour tous qu’il fallait faire quelque chose pour la protection de l’enfance, alors le mouvement Childsafe a été créé (…) » explique James Sutherland, responsable de la communication de l’organisation. « Notre but est de s’assurer que les communautés dans lesquelles grandissent les enfants leur garantissent un environnement stable et sûr. »

Qui sont ces agents ? « Nous cherchons des personnes implantées dans leurs communautés, » précise-t-il. « Les chauffeurs de tuktuk sont un exemple parfait, parce que tout le monde les connaît, tout le monde leur parle. Idem pour Les vendeurs de rue, de même que pour les éducateurs et professeurs. Une fois que nous les repérons et qu’ils acceptent de devenir agents, nous leurs donnons une formation qui leur permet de détecter les personnes vulnérables et de savoir quand et comment intervenir. » Ces agents sont recrutés à titre bénévole. Leur motivation principale : aider leur pays à s’améliorer et leur société à changer.

Au quotidien

« Depuis mon tuktuk, » témoigne Ouch, « je voyais des problèmes tous les jours (…) des comportements violents et abusifs envers les enfants, la prédation sexuelle, les problèmes de drogue (…)_ mais je ne pouvais rien faire, (…) alors quand j’ai entendu parler du programme ChildSafe, j’y ai vu une occasion de contribuer à l’amélioration de ma communauté, et j’ai tout de suite dit oui. »

Sur le terrain, c’est un véritable travail de fourmi – un travail du quotidien et de longue haleine, un travail d’observation, d’abord : « Certains de nos agents les plus efficaces sont postés dans des zones de transit où les gens arrivent à Phnom Penh (…) avec leur entraînement, ils peuvent facilement voir ceux qui arrivent en ville pour la première fois (…) ceux-là sont particulièrement vulnérables, surtout s’ils sont très jeunes. »

 Sur le terrain

Si certaines situations permettent une intervention limitée et une résolution rapide, les équipes de ChildSafe doivent aussi faire face à des cas complexes, nécessitant un travail de long terme. Pour évaluer la sévérité des cas repérés par les agents, l’organisation dispose d’une ligne téléphonique active en permanence, la « ChildSafe Hotline. » Derrière le téléphone, des professionnels du travail social, emmenés par Sophean, elle-même ancienne assistance sociale. « Quand la hotline prend connaissance d’une nouvelle affaire, ou de nouveaux développements dans une affaire que nous traitons déjà, ils m’appellent. Tous les soirs, j’en reçois au moins un. En moyenne, je dirais qu’un sur cinq est lié à une nouvelle affaire, quatre sur cinq ont trait à des affaires existantes. »

 Drogue ou alcoolisme

Dans ces affaires plus difficiles, il est souvent question de drogues ou d’alcoolisme.  Les jeunes aidés par ChildSafe sont souvent sans-abri. Certains deviennent toxicomanes pour supporter la vie dans la rue ; d’autres étaient déjà toxicomanes. Mais ils sont tous vulnérables – et souvent pris au piège d’une vie à laquelle ils ne voient pas d’échappatoire. James Sutherland raconte l’histoire d’un adolescent dont « (…) les deux parents étaient séropositifs (…) Son père est mort quand il avait 14 ans, il ne restait que sa sœur, sa mère et lui (…) il était devenu l’homme de la famille, avec toute la pression que cela implique, et il ne l’a pas supporté, alors il a pris la fuite et il est tombé dans la drogue (…) La mère n’osait plus sortir de chez elle : elle avait honte de ce qui s’était passé, elle avait peur des commérages (…) »

 S’attaquer à la cause

Pour traiter efficacement un cas comme celui de ce garçon, il est essentiel de s’attaquer à la cause. Intervenir en isolation, explique ChildSafe, ne fera rien pour une solution durable. « Nous n’aidons pas seulement la personne vulnérable, nous intervenons auprès de toute la famille pour leur permettre de retrouver une situation stable. » Dans l’affaire de l’adolescent évoqué plus haut, « nous avons été très clairs avec lui : s’il acceptait d’arrêter la drogue, nous allions l’aider et aider sa famille. » Commence alors un long processus de désintoxication physique et psychologique. « Au-delà d’arrêter la drogue, nous leur réapprenons à penser à eux-mêmes : à leurs rêves, à leurs ambitions, à leurs aspirations (…) Une fois cette étape passée, la personne bénéficie d’une formation, dispensée par Friends. « Nous enseignons à la fois les ‘hard skills’ et les ‘soft skills’ : les jeunes apprentis barbier n’apprennent pas seulement la technique de leur art, mais aussi la gestion d’une petite entreprise. » Là encore, il est essentiel de « laisser les jeunes être jeunes. » Le matin est consacré à l’apprentissage, l’après-midi à l’épanouissement personnel.

L’ONG Friends dispense des formations pour les jeunes souhaitant sortir de la drogue
L’ONG Friends dispense des formations pour les jeunes souhaitant sortir de la drogue

Conseils aux voyageurs

Après quatorze ans de terrain, l’approche ChildSafe a prouvé son efficacité. Le développement du pays, avec une réduction drastique de la grande pauvreté,  a sensiblement amélioré la situation. Mais des problèmes demeurent – et ne trouveront pas leur solution avant un changement d’attitude global. Les touristes, par exemple, contribuent souvent au cercle vicieux qui garde les enfants dans les rues en leur donnant de l’argent. « Comment voulez-vous les convaincre d’aller à l’école ou de trouver une formation quand ils gagnent plus dans la rue que ce qu’ils gagneraient en travaillant ? »

 Pour les éduquer, ChildSafe a mis en place « 7 conseils aux voyageurs, » invitant les touristes à réfléchir sur aux conséquences trop souvent négatives de leur comportement. « Ne traitez pas les enfants comme des attractions touristiques : accepteriez-vous que des bus remplis d’étrangers aillent visiter les écoles de votre pays ?» explique l’un. « Si vous voulez vraiment aider les enfants, cherchez d’autres moyens que le volontariat (…) les enfants méritent plus que de bonnes intentions : ils méritent l’aide de professionnels locaux bien formés et familiers avec la culture du pays, » précise l’autre. Hélas, si ces conseils paraissent tomber sous le sens, le message ne semble pas encore tout à fait passé chez les visiteurs étrangers qui ont du mal à comprendre que de bonnes intentions peuvent devenir dangereuses.

ChildSafe : Chiffres-Clés, 2017

2 134 557 services donnés

300 000 + services donnés pour prévenir et traiter la toxicomanie

45 000 bénéficiaires aidés

Texte et photographies par Hugo Corvin

Haut de page