Eurocham – Conférence : L’Impact Investing au Cambodge, le meilleur des deux mondes ?

Le 16 janvier, EuroCham conviait le public à un déjeuner-causerie sur l”Impact Investing – investissement à impact” au Raintree Cambodia.  L’investissement à impact demeure un phénomène commercial qui se développe rapidement dans le monde entier, et qui semble attirer une grande variété d’investisseurs, tant individuels qu’institutionnels. Pour cet événement, intervenaient Mme Rachel Bass, associée principale de recherche chez Global Impact Investing Network (GIIN) et Mme Nodira Amd, directrice des programmes, Nexus for Development, qui intervenait comme modératrice.

Eurocham - Conférence : L’Impact Investing, le meilleur des deux mondes ? Photographie Eurocham
Eurocham – Conférence : L’Impact Investing, le meilleur des deux mondes ? Photographie Eurocham

Parmi les conférenciers figuraient  Mme Karen Moik, analyste en investissements, Insitor Impact Fund ; Mme Margarita Manzo, directrice principale des investissements, Pioneer Facility ; M. Bora Kem, associé, Mekong Strategic Partners ; et Mme Vuthy Chea, responsable des analyses, Blue Orchard.

Compte-rendu et analyse par Ratana Phurik-Callebaut :

Impact Investing ou l’investissement à impact

L’impact investing ou l’investissement à impact suscite un intérêt croissant et véhicule, par son évocation même, son lot d’imaginaire et d’approximations.

La définition officielle, qui caractérise cette catégorie d’investissement comme visant à « générer un impact social ou environnemental mesurable tout en procurant un rendement financier » reste encore vague. La littérature abonde pourtant pour insister sur ce qui distingue ces fonds pas comme les autres : l’impact, sa mesure et le rendement associé ; pas de consensus en revanche sur le calcul de cet impact ou sur le rendement attendu.

Une catégorie en forte croissance, notamment en Asie

L’impact investing, bien que mal connu, est en plein essor. ‘’Impact Investing in Southeast Asia’’, le rapport présenté lors du petit-déjeuner sur ce thème organisé par EuroCham, révèle que l’Asie du Sud-Est est devenue récemment une destination prioritaire avec une croissance annuelle de 30%. Il y a encore de la marge, la région n’attire pour l’instant que 6% du total, dominé par la présence des partenaires de développement (DFIs) avec plus de 11 Milliards de dollars US. Les investisseurs privés, eux, n’ont contribué qu’à hauteur de 904 Millions. Les services financiers sont de très loin le secteur le plus investi, suivis de l’énergie puis des technologies de l’information.

Le Cambodge : un écosystème favorable, favorisant la dimension sociale…

Le Cambodge a attiré à lui seul près de la moitié (44%) du total des investissements à impact privés de la région. En soit, cela ne semble pas étonnant, tout porte à penser que le pays est avantagé par un écosystème favorable : une croissance forte depuis deux décennies, un cadre des affaires libéral, un tissu de PME très dynamiques, mais surtout de nombreuses initiatives publiques et privées qui intègrent une dimension sociale et environnementale forte. La concentration historique des ONG, à la recherche d’un modèle de développement plus pérenne, a également vu l’éclosion de nombreuses entreprises sociales.

…mais dans les faits, des investissements importants concentré sur un seul secteur

La réalité offre cependant quelques déceptions. Les 400 millions investis sont concentrés presque exclusivement dans le secteur de la microfinance autour d’un nombre limité de grosses transactions. Une concentration exceptionnelle au Cambodge bien que la microfinance ait toujours été un secteur de prédilection pour les investisseurs à impact, offrant des rendements élevés avec pour bénéficiaire une population, souvent rurale et défavorisée, n’ayant pas facilement accès au financement. L’inclusion financière est en effet par définition un critère d’impact, directement mesurable.

Un univers d’investissements encore limité

En réalité, seule une poignée de fonds à impact (‘’Impact Funds ») opère directement du Cambodge. A côté de Blue Orchard Finance qui gère un fonds important spécialisé en microfinance, on trouve des investisseurs pilotant des fonds de taille plus modeste tels qu’Insitor Management (2 fonds de 10 et 30 millions), Uberis Capital ou Nexus qui a développé 4 mini-fonds très spécialisés tels que Pioneer Facility (fond à hauteur de 6.5 millions), le Climate Finance Fund ou le Clean Energy Revolving Fund (0.5 million) Entre ces deux extrêmes, le nombre de fonds à impact véritablement diversifiés est encore extrêmement réduit. Il est vrai que l’intérêt des investisseurs privés dans ce domaine est une tendance relativement récente.

Des contraintes non négligeables…et souvent mal comprises

Le besoin de financement du secteur privé et surtout des PME est pourtant bien réel au Cambodge. On estime ce dernier à environ 3.7 milliards de USD et les opportunités semblent ne pas manquer. Le Royaume foisonne d’exemples d’initiatives sociales et environnementales, en faveur ou pas de communautés défavorisées et ce dans tous les domaines : agriculture, énergies propres, gestion des déchets, matériaux de construction plus écologiques, tourisme vert…

Il ne faut cependant pas oublier que les fonds à impact sont d’abord des fonds d’investissements et il n’est pas toujours si facile pour eux de trouver des opportunités qui vont pouvoir correspondre aux critères exigés : le manque de données (surtout financières) fiables rend long, coûteux et compliqué l’exercice de « due diligence » et mesurer l’impact réel des sociétés évaluées est aussi une vraie gageure en l’absence de mesures standardisées. Enfin, la contrainte de rentabilité reste aussi très présente, on ne parle pas ici de fonds philanthropiques. Pour des entreprises en quête de sources de financement plus accessibles, plus rapidement, grâce à leurs activités sociales ou environnementales, il faudra réviser les attentes.

Quel avenir pour l’impact investing ?

Il n’empêche que le Cambodge reste un formidable terrain d’expérimentation pour l’impact investing. La création de mini-fonds très spécialisés, comme l’a fait Nexus, permet une plus grande flexibilité et facilite la mesure de l’impact. Plus généralement, comme le mentionne Nodira Akhmedkhodjaeva, responsable des programmes de Nexus Development, les ONG spécialisées, en s’appuyant sur une expertise pointue dans leur domaine permettent souvent de créer une réelle valeur ajoutée à ce type d’investissement.

Les fonds de capital-risque destinés à l’innovation ou pour soutenir les PME tels que le SADIF de Smart géré par Mekong Strategic Partners, Ooctane de Worldbridge ou le fonds pour les PME du Gouvernement, bien qu’ils ne se définissent pas comme des fonds à impact, intègrent naturellement cette recherche d’impact et pourraient évoluer dans ce sens. Bora Kem de Mekong Strategic Partners le résume bien : nous voulons que « les investisseurs viennent pour le rendement et restent pour l’impact ».

Les nombreux incubateurs (Impact Hub, SHE Investments, SmallWorld ou Geeks in Cambodia) et autres prestataires de services d’appui aux entreprises (Swisscontact) pourraient jouer un rôle accru de leaders, de facilitateurs et d’assistance technique pour favoriser une meilleure adéquation de l’offre et la demande et démultiplier l’impact de ces fonds.

L’impact investing doit encore chercher sa voie mais continuera de toute façon à croître fortement, porté par la promesse qu’il est possible de concilier le meilleur des deux mondes : bien faire (financièrement) et faire du bien (socialement) et il n’est pas interdit non plus d’en rêver, surtout au Cambodge.

Ratana Phurik-Callebaut

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