Economie : Angkor et tourisme, la nouvelle donne

Cet article est un extrait du magazine en ligne Cambodge Mag 5, disponible en ligne ici…. Pour télécharger le cahier spécial alumni, cliquer ici…

D’un côté, des chiffres de fréquentation touristique en perpétuelle augmentation, Siem Reap, la cité de temples, en plein développement et des autorités qui réclament davantage d’hôtels. D’un autre, des monuments proches de la saturation et paradoxalement, des investisseurs qui mettent la clé sous la porte et des commerces qui peinent à attirer le chaland.

Poule aux œufs d’or pour les uns, patrimoine en danger pour les autres, eldorado ou miroir aux alouettes, qu’en est-il réellement du tourisme à Angkor ?

Sur 5,6 millions d’étrangers entrés avec des visas touristes en 2017, seuls 2,5 millions ont acheté un billet pour les temples. Photographie Aleja Laiton (cc)
Sur 5,6 millions d’étrangers entrés avec des visas touristes en 2017, seuls 2,5 millions ont acheté un billet pour les temples. Photographie Aleja Laiton (cc)

Etat des lieux

En Asie plus qu’ailleurs, rien n’est vraiment jamais noir ou blanc. C’est le cas avec le tourisme dans les temples d’Angkor. Il est aujourd’hui bien délicat de dresser un constat sur l’état de ce secteur entre optimisme et pessimisme des uns et des autres.

Si Angkor Wat avec les autres temples du complexe sont les principales attractions du royaume, ils ne sont pourtant visités que par un touriste sur deux. En effet, sur 5,6 millions d’étrangers entrés avec des visas touristes en 2017, seuls 2,5 millions ont acheté un billet pour les temples. De plus, les visiteurs ne se répartissent pas de manière équitable sur toute l’année, mais le plus gros afflue entre novembre et mars.

Tout aussi important soit-il, ce chiffre ne reflète pas le rayonnement d’Angkor sur la scène mondiale. En effet, le site Tripadvisor classe ce monument au 13ème rang des meilleures destinations touristiques dans le monde en 2018 et le temple a même été couronné numéro un parmi les dix meilleurs monuments d’importance historique.

Quoiqu’il en soit, si, en dix ans, la fréquentation des temples a été multipliée par cinq, on est encore loin d’une saturation globale. Une bonne quarantaine de temples majeurs s’étalent sur une superficie de 400 kilomètres carrés. Une grosse majorité est regroupée autour de ce qui est communément appelé « petit » et « grand » circuits.

En dix ans, la fréquentation des temples a été multipliée par cinq. Photographie Alex Berger
En dix ans, la fréquentation des temples a été multipliée par cinq. Photographie Alex Berger

Et aujourd’hui seuls quatre d’entre eux sont véritablement encombrés durant quelques mois : le Phnom Bakeng, Angkor Wat, Bayon et Ta Prohm. Certains temples pourtant situés au cœur du complexe, sont par contre totalement boudés par les touristes. Toutefois, selon certains experts, ce succès touristique menace ces vestiges de l’Empire Khmer, vieux pour beaucoup de plus de dix siècles. Et conçus dans un matériau fragile, le grès.

Pour ces experts, trois dangers sont synonymes de tourisme de masse s’ils ne sont pas pris en compte : la gestion de l’eau, propre ou usée, le stockage des déchets et la saturation de la fréquentation des temples.

« Un développement touristique non contrôlé peut entraîner des conséquences catastrophiques s’il n’est pas géré suffisamment tôt », explique Frédérique Vincent, professeur à l’école des Mines de Paris, adjointe au directeur de l’Institut supérieur d’ingénierie et de gestion de l’environnement. Et de poursuivre, « un touriste utilise en moyenne 400 litres d’eau par jour alors qu’un paysan qui cultive le riz mettra trois mois pour les utiliser. Sans parler des piscines, des fontaines artificielles et des terrains de golf. » Ainsi, un hôtel comme le dernier Sokha resort non loin de la billetterie, avec ses 776 chambres, peut donc arriver à consommer quotidiennement sur une base de chambre double, les jours où il est plein, plus de 620 000 litres.

Un secteur lucratif

Au niveau mondial, avec 1,3 milliard de touristes par an sur la planète rien n’arrête le rouleau compresseur des voyages et le Cambodge n’est pas en reste. Il attend plus de sept millions de touristes étrangers pour 2020 et dix millions d’ici 2025. De quoi, pour certains, se frotter les mains car ce secteur rapporte énormément : 3,63 milliards de dollars de recettes au niveau national en 2017, soit une augmentation de 13,3% par rapport à l’année précédente. L’augmentation du nombre de touristes et des recettes est en partie liée au nombre croissant de liaisons aériennes qui attirent le Cambodge dans la région. Une quarantaine de compagnies se posent désormais sur l’aéroport de Siem Reap.

Qu’ils arrivent par air, par terre ou par mer, ce sont les Chinois les plus nombreux à poser le pied en terre khmère avec 1,2 million de touristes en 2017. Viennent ensuite les Vietnamiens (835 000), les Laotiens (502 000), les Thaïlandais (400 000) et les Sud-Coréens (350 000). Les Français n’arrivent qu’en dixième position avec 166 000 entrées, précédés de peu par les Anglais (171 000).

Des hôtels à Angkor… Encore ?

Cet afflux de touristes a eu pour effet de réveiller la petite bourgade jadis endormie près des temples. Mais il n’a pourtant pas réussi à changer fondamentalement le visage de Siem Reap, qui reste une ville bucolique s’étirant le long d’une rivière ombragée d’arbres centenaires. Certes, le béton a coulé à flot, surtout le long de la route nationale 6 qui la traverse d’est en ouest. Mais, de par sa proximité avec un site classé au patrimoine mondial de l’Unesco, les bâtiments en ville et alentours ne peuvent dépasser une hauteur maximale de quelques étages seulement. La construction d’hôtels, surtout des structures de taille moyenne, a explosé à partir de 2003, date de l’ouverture de l’aéroport à l’international.

Le site de réservation en ligne Booking.com recense 823 établissements hôteliers à Siem Reap, une ville de 230 000 âmes. Et tout autant de restaurants : 871 selon Tripadvisor. En comparaison, Phnom Penh, avec près de 4 millions d’habitants, dispose de 502 hôtels « seulement ». Toutes catégories confondues. Et plus de mille restaurants !

Pour mieux comprendre ce que représentent plus de 800 hôtels dans une petite ville comme celle-là, il faut regarder du côté de la Birmanie. Ce pays, longtemps boudé par les touristes, a connu ces dernières années un afflux considérable de visiteurs étrangers. Et cette ancienne colonie britannique a accueilli, en 2017, plus de trois millions et demi de personnes. Certes, un peu moins que le Cambodge. Mais, Bagan, l’équivalent de Siem Reap, où se trouve le site archéologique datant de la même époque qu’Angkor, ne compte que 129 hôtels.

Si les établissements hôteliers de la cité des temples jouent des coudes pour attirer le chaland, ils doivent depuis quelques années compter sur un autre concurrent redoutable : Airbnb, cette plateforme en ligne qui permet à n’importe quel particulier d’ouvrir sa maison ou son appartement aux touristes du monde entier. Ce site est venu, en quelques années, bouleverser la donne car nombreux sont les voyageurs individuels qui séjournaient jadis dans des petits hôtels de charme, à ne plus rechercher que des « homestay », des séjours chez l’habitant, jugés plus authentiques.

Face à la concurrence qui touche principalement la catégorie des hôtels de « charme », les hôteliers réagissent différemment. Ceux qui le peuvent baissent leurs tarifs, surtout en basse saison, offrant des prix ridiculement bas en comparaison aux hôtels de même catégorie dans d’autres villes de la région. D’autres changent de gamme pour se positionner sur un marché luxe, qui lui, ne connaît pas la crise.

Le marché du luxe ne connait pas la crise. Photographie Christophe Gargiulo
Le marché du luxe ne connait pas la crise. Photographie Christophe Gargiulo

C’est le cas du célèbre FCC qui a fermé ses portes pour engager de longs travaux qui lui permettront de passer dans la catégorie supérieure. Douglas Moe, le directeur, explique : « face à la concurrence de plus en plus importante, nous nous étions retrouvé dans un créneau où l’offre est bien supérieure à la demande, surtout en basse saison. Nous avons donc décidé de changer de catégorie pour viser un marché plus haut de gamme. »

Des touristes « zéro dollar »

Dans le centre-ville, où se trouve la plus grosse concentration de guesthouses, principalement destinées aux voyageurs sac-à-dos, la concurrence bat également son plein. Ceux qui s’en sortent le mieux sont les propriétaires qui n’ont aucun loyer à payer. C’est là que se fait toute la différence. Kyaw est un Birman installé dans une rue touristique du centre. Il met la clé sous la porte après quelques années d’exploitation seulement. « J’avais un loyer déjà assez élevé et j’étais donc obligé de fixer un tarif moyen à la nuit que je ne pouvais baisser. Autour de moi, tous mes concurrents sont propriétaires. Ils peuvent vendre à perte sans aucun problème en attendant la haute saison. J’arrive à la fin de mon contrat. Ma propriétaire augmente mon loyer de 30% de plus par mois. Avec le nombre de chambres, les charges et le peu de touristes en saison creuse, je ne m’en sors plus. Je préfère fermer et rentrer en Birmanie », explique le jeune homme. Il n’est pas un cas isolé. Beaucoup de petits commerces du centre ont dû en faire de même au vu des prix des loyers qui se sont envolés ces dernières années. Un compartiment chinois autour de Pub Street se négocie aux alentours de 4000 dollars par mois. Certains montent jusqu’à plus de 10 000 dollars mensuels ! Sans compter un dépôt de garantie très souvent d’une année pour un contrat de location qui ne dépasse jamais les cinq ans.

Dans le centre de Siem Reap, où se trouve la plus grosse concentration de guesthouses, principalement destinées aux voyageurs sac-à-dos. Photographie Christophe Gargiulo
Dans le centre de Siem Reap, où se trouve la plus grosse concentration de guesthouses, principalement destinées aux voyageurs sac-à-dos. Photographie Christophe Gargiulo

Olivier Adrian possède trois restaurants à Siem Reap dont Olive, un restaurant français réputé situé derrière le vieux marché. Si la fréquentation de ces établissements est toujours en hausse, avec toujours plus de touristes chinois individuels, c’est, dit-il, « grâce à un gros travail de communication. Le marché a changé. La concurrence est importante. Un bon emplacement ne suffit plus. Il faut se faire connaître sur les réseaux sociaux. C’est l’une des clés du succès et c’est même un travail à plein temps ». Pour s’adapter au marché chinois, les commerces passent rapidement à une nouvelle méthode de paiement particulièrement prisée par ces derniers, le paiement électronique par téléphone, de style Alipay.

Car les touristes Chinois sont véritablement les maîtres à Siem Reap et tout s’oriente en fonction de leurs goûts et de leurs habitudes. Le nouveau supermarché Angkor Market, le plus gros de la ville, est fréquenté par 90% de Chinois, principalement des touristes en groupe, selon sa propriétaire.

« Angkor est une destination privilégiée pour ces touristes-là car c’est la moins chère d’Asie », explique quant à lui Huan, manager d’une agence de voyage basée à Taïwan. « C’est la pratique du zéro dollar qui est très répandue. Le tarif des packages pour trois jours à Angkor est ridiculement bas au départ de Chine. Parfois même nous perdons de l’argent. Mais là où nous en gagnons, c’est sur les commissions. Car nos groupes passent beaucoup plus de temps à faire du shopping qu’à visiter les temples. Et chaque achat est commissionné. Comme les Chinois sont de gros consommateurs lorsqu’ils sont en vacances, les gains sont en fin de compte importants car nous les amenons où nous voulons. Et sur le nombre, c’est rentable ».

Cette pratique du « zéro dollar » a été condamnée en Thaïlande et au Viêtnam ces dernières années par les autorités. En 2016, ce ne sont pas moins de 2155 bus qui ont été saisis à Bangkok et des dizaines d’agences ont été fermées. Résultat : les arrivées de touristes chinois ont baissé de 20% l’année qui a suivi. Mais ces derniers sont partis ailleurs, au Cambodge en particulier. Leur nombre est ainsi passé de 830 000 en 2016 à 1,2 million en 2017. On avance 1,7 million pour 2018. Une augmentation spectaculaire !

Et les professionnels se sont adaptés. Certains magasins de souvenirs n’hésitent pas à verser à l’agence qui leur amène des touristes huit dollars par tête qui passe la porte d’entrée. Et ensuite jusqu’à 50% du prix des produits achetés sur place. Les galeries marchandes duty-free ne désemplissent pas. Ces groupes résident dans de très gros hôtels où il n’y a aucun autre touriste que des Chinois en groupe et mangent dans d’immenses hangars aménagés en restaurants. Mais les Chinois ne voyagent pas seulement en groupe. Depuis un an, le nombre de touristes individuels, jeunes, en provenance de l’empire du milieu a explosé. Ces derniers sont à l’opposé de leurs compatriotes plus âgés. Ils ne sont pas là pour le shopping et recherchent de l’authenticité. Pour Alexis de Suremain, dans le secteur de l’hôtellerie depuis de nombreuses années, « les jeunes touristes chinois ne sont pas comme leurs parents. Le shopping, le béton, ils en ont assez. Ils recherchent l’authenticité, la verdure, le calme, les bons restaurants et le Cambodge dispose de beaucoup de ressources dans tous ces domaines ».

C’est donc vers eux que se tournent tout naturellement les nouveaux investisseurs, ceux qui imaginent déjà à quoi le tourisme dans les temples d’Angkor pourra bien ressembler dans une vingtaine d’années…

Frédéric Amat

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