Culture : Collectif Anti-Archive, Échos d’hier et de demain

Après une annihilation presque totale et des années de léthargie, l’industrie du cinéma au Royaume se réveille de son long sommeil. Figure de proue de ce renouveau, la maison de production Anti-Archive, créée en 2014 par Davy Chou, Kavich Neang et Steve Chen – et rejoint en 2016 par Park Sungho – a le vent en poupe.

Modeste de par sa taille et ses ambitions, Anti-Archive est née d’un désir d’entraide entre jeunes réalisateurs désireux de se serrer les coudes dans une industrie encore balbutiante. Le cinéma d’auteur fait tout juste ses premiers pas au Cambodge, et sans aide de l’Etat ni formation disponible pour lancer les jeunes aspirants dans le métier, beaucoup prennent les choses en main pour tenter de percer. Et quand on peut le faire accompagner de collègues et d’amis, on ne va pas se priver.

Anti-Archive, créée en 2014 par Davy Chou (au centre), Kavich Neang et Steve Chen.  Photographie ©Jacky Goldberg
Anti-Archive, créée en 2014 par Davy Chou (au centre), Kavich Neang et Steve Chen. Photographie ©Jacky Goldberg

Anti-Archive

Anti-Archive se construit donc au gré de rencontres – Davy et Kavich en 2009, d’abord, puis Steve et Kanitha en 2010, Sreylin et Douglas en 2012 et enfin Danech, Daniel et Sungho au fil des années et des tournages. Le collectif grandit, et ce sont près de dix membres aujourd’hui qui le composent. Une petite usine qui carbure, et qui s’exporte de plus en plus à l’international (Busan, Cannes, Locarno, etc.) avec les succès des uns et des autres.

Soutien

Les prix remportés, cependant, importent moins que l’opportunité de se soutenir mutuellement. « Faire des films est important, mais se faire des amis l’est davantage » : l’adage du coréen Lee Chang-dong, souvent répété par Kavich Neang, ne s’est jamais démenti. L’entraide et le partage sont au cœur de l’esprit de la petite maison de production. Chacun donne de son temps sur les projets des autres, et l’on ne compte plus les heures passées au service d’un film qui n’est pas le sien. Tour à tour réalisateur, producteur, monteur, acteur ou encore preneur de son, les casquettes endossées sont multiples en fonction des besoins du moment. Steven Chen fut producteur et chef opérateur de Turn Left Turn Right de Douglas Seok ; Douglas fut à son tour chef opérateur sur le tournage de Dream Land de Steve et de Three Wheels de Kavich ; Kavich fut acteur le temps de Cambodia 2099 de Davy Chou…

Complicité

Aux coups de main donnés à droite et à gauche et à cette complicité de tous les instants s’ajoute un véritable désir de laisser la place aux nouvelles voix. À l’image de Daniel Mattes, passionné de cinéma, qui rejoint Anti-Archive pour y travailler d’abord en tant que chargé de communication, et qui au fil de l’eau, est à présent co-auteur du long-métrage de Kavich Neang, White Building, dont le tournage est prévu en mai 2018.

Echoes From Tomorrow

Mais c’est le projet Echoes From Tomorrow qui symbolise peut-être le mieux cette volonté d’Anti-Archive de permettre à chacun de s’exprimer. Si le monde du cinéma est encore largement dominé par les hommes, cela est d’autant plus vrai au Cambodge : on aura beau chercher, on aura peine à trouver des femmes réalisatrices ou scénaristes – rôles les plus convoités du milieu.

Anti-Archive compte trois femmes membres de son collectif : Sreylin Meas, Danech San et Kanitha Tith. Impliquées dans les nombreux projets de la maison de production depuis sa création, présentes sur les tournages – devant la caméra comme Kanitha Tith, actrice dans Turn Left Turn Right, ou dans les coulisses comme Sreylin Meas, assistante sur Diamond Island – elles n’ont cependant jamais eu l’opportunité, ni même la confiance en soi nécessaire pour en formuler le désir, de tourner et d’écrire leur premier film.

Echoes From Tomorrow, c’est d’abord un pari : permettre aux trois femmes du collectif de prendre la parole en tournant leur tout premier film. Au Cambodge, c’est presque mission impossible. Le premier film d’un tout jeune réalisateur n’engrange aucune recette, et peu sont prêt à prendre le risque de financer le projet d’un artiste qui n’a pas encore fait ses preuves.

Les trois femmes du collectif Anti-Archive. Photogaphie ©Jean-Sien Kin
Les trois femmes du collectif Anti-Archive. Photogaphie ©Jean-Sien Kin

Qu’à cela ne tienne, le collectif parie sur la communauté, et lance une campagne de financement participatif pour lever des fonds afin de permettre la réalisation d’une série de trois courts-métrages. Le projet, mis en ligne sur indiegogo.com en décembre 2017, a largement dépassé le but qu’il s’était fixé : la campagne a permis de récupérer plus de 28 000$ au lieu des 15 000$ initialement espérés.

Œuvres

Première œuvre de cette série : A Million Years de Danech San, présentée au 23e Festival international du film de Busan en Corée du Sud il y a à peine quelques mois et dont la réception a été très positive. California Dreaming, de Sreylin Meas, est en post-production, tandis que le projet de Kanitha Tith est en cours de développement. Pari réussi pour le collectif, et résultats prometteurs pour les projets à venir.

La relève d’un cinéma cambodgien qu’on croyait ne jamais voir renaître de ses cendres est bien là. Anti-Archive ne cesse de tisser des liens entre passé et avenir pour illustrer le Cambodge dans toute sa complexité, de ses aspirations pour le futur aux traumatismes du passé toujours présents, sans tomber dans le piège de la sacralisation.

Le nom même d’Anti-Archive, volontairement provocateur, donne la mesure : pas question de répéter ou de glorifier un passé rendu d’autant plus élusif et séduisant du fait de sa rareté. Chaque film, chaque projet d’Anti-Archive s’évertue à l’interroger. Dans un pays à l’histoire douloureuse et encore extrêmement prégnante, le risque d’un devoir de mémoire creux aux préceptes vides de sens est grand. Un passé « prêt-à-penser » qu’il faut éviter à tout prix.

Et si la mémoire reste en éveil – car tous les films du collectif ont, de près ou de loin, un lien avec le passé du pays, et son absence même est révélatrice de sens, comme dans le Dream Land de Steve Chen, qui se refuse toute référence aux temples et aux Khmers Rouges – elle n’est plus le seul biais pour comprendre l’histoire en marche. Anti-Archive est fermement ancré dans le présent, les yeux tournés vers l’avenir, et l’histoire au cœur.

Texte par l’équipe de l’Institut Français

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