Chronique : Mes chers parents, au Cambodge, la mort se prépare en famille

Le chemin de sable serpente le long de quelques maisons de bois sur pilotis aux clôtures desquelles s’accrochent des drapeaux bouddhistes. Plus loin, dans la grande cour d’une maisonnette aux murs de planches et au toit de tôles ombragée de manguiers aux épaisses branches lourdes de fruits verts, des auvents ont été dressés. Une estrade trône sous l’un d’eux et le sol de terre battue est recouvert de nattes multicolores. Tout autour, des tables rondes, des chaises en plastique, et une vieille sono poussiéreuse qui crache de la musique traditionnelle à travers un cône de laiton haut perché sur sa tige de bambou.

Mes chers parents, au Cambodge la mort se prépare en famille
Mes chers parents, au Cambodge la mort se prépare en famille

Partout des gens s’affairent

A l’ombre d’un soleil vorace, des vieilles femmes, crânes rasés et sourires édentés, accommodent de subtiles décorations à l’aide de feuilles de bananiers et de fleurs de jasmin. Des jeunes filles endimanchées de sarong colorés cuisinent des mets odorants sur de gros braseros de charbon. Des hommes portent des glacières couleur orange remplies de bouteilles d’eau, tandis que d’espiègles enfants virevoltent entre les tables.

Cérémonie des 4 offrandes

Dans cette simple cahute va se dérouler dans quelques heures la plus belle des cérémonies populaires, la plus émouvante et surtout la plus riche en symboles : le Bôn Pa Chai Boun, la « cérémonie des 4 offrandes ».  Organisée par les enfants et petits-enfants pour remercier leurs géniteurs et leurs grands-parents de les avoir engendrés et accompagnés jusqu’à l’âge adulte ; cette cérémonie s’étend par extension à tous les « ancêtres » encore en vie dans la famille. Aujourd’hui, cette fête est organisée par l’aînée de trois sœurs, en l’occurrence une dame d’une quarantaine d’année vêtue d’un simple corsage blanc et d’un long sampot noir, une fleur de frangipanier délicatement épinglée dans ses cheveux ondulés. Elle dirige son monde comme un chef d’orchestre ; et s’entretient avec l’achâr, le maître des cérémonies, un homme sans âge au visage ridé comme une écorce.

Mes chers parents, au Cambodge la mort se prépare en famille

Samsara

En fait, ce ne sont pas quatre offrandes, mais une bonne douzaine qui seront, dans un moment, présentées au groupe des personnes âgées à qui est destinée cette fête. Puis les bonzes viendront à leur tout. Ce sont eux qui récupéreront ces biens lors d’une courte liturgie suivie d’un repas pris sur l’estrade. Ils sont le lien entre le monde des vivants et celui de l’au-delà. Dans la vie terrestre, ces affaires sont en réalité pour eux. Mais, spirituellement les offrandes appartiennent aux membres de cette famille qui, un jour prochain ou lointain, trouveront le repos éternel. Ces ustensiles composés, entre autres, d’un lit, d’un matelas, d’une moustiquaire et d’un coussin, symbolisent le confort minimum. Le fait que cette cérémonie se déroule lors du vivant des parents et des anciens aide à préparer l’acceptation de la mort. Alors que nos sociétés occidentales ont rejeté jusqu’à son idée même, le Cambodgien, à travers la « cérémonie des 4 offrandes », se prépare petit à petit à cette inexorable séparation des membres d’une même famille. La mort est lentement acceptée ; elle est même envisagée pour que rien ne manque au futur défunt dans sa vie éternelle si ce dernier parvenait à cesser le Samsara, le cycle des réincarnations. Et s’il n’y arrivait pas, s’il était obligé de revenir sur terre, ces offrandes de biens matériels symbolisent l’espoir d’une nouvelle vie meilleure ici-bas, une vie plus confortable.

Bôn Pa Chai Boun

Ce n’est pas un hasard si le Bôn Pa Chai Boun a choisi le chiffre 4. Dans la mystique indienne, le 4 est le chiffre de l’univers, le chiffre du temps, des quatre phases de la lune et des quatre saisons. Le 4 est également le dernier stade de l’évolution de l’homme avant sa mort ; il est la vieillesse qui succède à l’âge mûr découlant de l’adolescence et de l’enfance. Ce cycle terrestre est repris dans le bouddhisme avec les quatre voyages effectués par Siddhârta symbolisés dans les pagodes par les 4 portes situées aux quatre points cardinaux. C’est ainsi la dernière porte à franchir dans le cycle de la vie, celle qui ouvre sur l’éternité.

Une fois les biens échangés, les membres de la famille auxquels s’adresse cette cérémonie revêtent des sarongs qu’ils nouent sur le torse. Ils sont alors conduits par les participants au son des instruments traditionnels vers des chaises aux pieds desquelles se trouvent des bassines remplies d’eau et de pétales de fleurs. À tour de rôle, les enfants, petits-enfants, gendres et belles-filles vont « laver » les anciens, d’abord à grandes eaux puis à l’aide de savons. Ces ablutions effectuées par les plus jeunes à l’encontre des plus vieux marquent le respect. Spirituellement, l’ancien est également pardonné de toutes les erreurs qu’il a pu commettre dans l’éducation de ses enfants qui manifestent, par ce geste, l’assurance qu’il n’existe aucune rancœur entre les membres d’une même famille.

Et alors que se préparent les agapes qui clôturent dans la joie cette journée, un coup de vent inattendu soulève furtivement les rideaux de coton marquant la porte d’entrée de la maison. À l’intérieur, une jeune maman assise sur une natte donne le sein à son nouveau-né. Les uns préparent leur mort, tandis qu’un autre s’éveille à la vie. L’image est forte, émouvante.

Le Cambodge offre parfois d’éphémères instants magiques que l’on aimerait croire éternels…

A bientôt,
Frédéric Amat

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