Chronique : Mes chers amis, je vous écris d’un rond-point

Rien n’a fondamentalement changé

C’était inéluctable. Il fallait un jour retourner au bercail ne serait-ce que pour passer les fêtes avec mes parents à qui j’écris chaque semaine. Alors mes chers amis, c’est à vous que j’écris aujourd’hui depuis le plus beau pays du monde. Enfin, ce qu’il en reste… Je pense à ceux d’entre vous qui vivez au Cambodge et qui ont toujours remis à plus tard un retour en Gaule. Vous n’avez rien raté. Je tiens à vous rassurer, rien n’a fondamentalement changé ici. Au contraire, c’est même pire ! Par contre, je suis persuadé que les années que vous avez passées en Asie vous ont fondamentalement changé. Mais votre pays, lui, il n’a guère évolué, et ici beaucoup disent qu’il a même considérablement régressé. La qualité de vie n’y est plus et la liberté d’expression fait l’objet de débats houleux.

Mes chers amis, je vous écris d’un rond-point
Mes chers amis, je vous écris d’un rond-point. Illustration Sylvie Amat

Zèle et douaniers

D’une manière générale, celui qui rentre en France en ce moment sait qu’il risque fort de débarquer en plein conflit social. Mais alors là, c’est peu de le dire ! J’avais laissé un malade ; je retrouve un agonisant à qui on vient de débrancher la perfusion. Je m’attendais à voir du jaune, je suis d’abord tombé sur du bleu : deux moustachus du service des douanes. Je n’ai jamais trop compris comment ces fonctionnaires qui ne sont même pas employés par des marques de luxes, pouvaient mettre autant de zèle à chercher dans votre linge sale LA fausse paire de lunettes Rayban made in Thaïland. Et surtout comment ils parvenaient à faire la différence avec la vraie paire de lunettes, beaucoup plus chère, la véritable made in China.

Pas de Baume du Tigre

Lorsque la maréchaussée a su que j’étais domicilié sous le soleil je suis devenu un suspect qui avait forcément « fui les impôts ». Et j’ai surtout découvert avec stupéfaction que le baume du Tigre, ce remède miracle qui soigne tout, l’odeur en plus, est désormais interdit en Gaule. Confisqués, donc, les pots réclamés par maman pour soigner ses rhumatismes.

Je débarquais le sourire aux lèvres et le soleil plein la tête mais je fus immédiatement plongé dans LE marasme ambiant ; un mélange de spleen baudelairien, de crise existentielle, de perte de pouvoir d’achat et de ras-le-bol général.

Passé le premier saucisson, l’assiette de fruits de mers et le plateau de fromage, se réadapter à sa propre culture n’est pas si aisé. Adieu la maison donnant sur les rizières ensoleillées et bonjour le petit appartement dans la grise banlieue ! Adieu Kampot, ses plages et ses crabes à déguster et bonjour le rond point bloqué par un groupe de personnages hétéroclites autour d’un feu de camps.

Retour cauchemardesque

Là, j’y ai rencontré un collègue, un ancien expatrié à Bangkok, son gilet jaune sur le dos. Il m’a expliqué son cauchemardesque retour à Narbonne après quinze années entre Sukhumvit road et Norodom boulevard. « Quand tu réalises que tu dois laver et surtout repasser ton linge, que tu n’as plus de gardien dans l’immeuble avec qui tu bois des bières et surtout plus de moto-taxis en bas de chez toi pour aller où tu veux, tu prends un sacré coup au moral. Pour conduire une moto il te faut un permis et surtout un casque et quand tu tombes en panne d’essence, tu peux chercher, tu ne trouveras jamais un litre de super dans une bouteille de Coca sur le bord de la route. Encore moins un gars qui te regonfle ton pneu, te lave ta voiture, te fais le plein, et j’en passe… Tous ces petits métiers qui font vivre pas mal de gens en Asie et qui deviennent des habitudes bien pratiques ne sont plus qu’un souvenir.

Réaliser

Tu ne réalises véritablement que le dimanche tout est fermé, ou que les supérettes n’ouvrent pas forcément toute la nuit que quand tu pars à 10 heures du soir chercher une bouteille d’eau parce que tu crois toujours que l’eau du robinet n’est pas potable, » a-t-il énuméré en guise de complainte. J’ai tenté de le rassurer en lui montrant les bons côtés de sa nouvelle vie.

Ici, lui ai-je dis, d’une manière générale, tu ne te fais pas écraser en traversant la route. Les automobilistes s’arrêtent pour laisser passer les piétons sur les zébras avant même qu’ils n’y posent le pied ; les virages se prennent dans la bonne file et les feux rouges sont normalement respectés tout comme les sens interdits et les priorités à droite. Autre bonheur et non des moindres, les marches des escaliers sont toutes d’une seule et même hauteur. Une chose qu’on croyait ne plus jamais retrouver ! Et enfin, ô joie suprême, fini la sono qui hurle à 4 heures du matin et les voisins qui s’égosillent toute la soirée dans leur karaoké de salon. Bref, que du bonheur ! Non ?

Je n’ai semble-t-il pas réussi à le convaincre surtout quand je lui ai dis que je rentrais au Cambodge dans quelques jours. Il m’a alors tapé sur l’épaule et, avec un regard plein de nostalgie, il m’a demandé de manger un œuf couvé pour lui accompagné d’une bonne Angkor bien fraîche.  Le choc culturel, apparemment, ça marche aussi dans le sens du retour !

A très bientôt,
Frédéric Amat

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