Rétro 2018 – Portrait : Les épices de Mademoiselle Thyda

Parmi les articles les plus lus de Cambodge Mag en 2018 : Thyda Sek

Elle fait partie de ces personnalités souriantes, à l’énergie et à la bonne humeur contagieuses…Thyda Sek est une jeune Cambodgienne qui a choisi de revenir dans son pays de naissance qu’elle avait quitté alors qu’elle n’avait que quelques mois. Après des études brillantes qui l’emmènent dans les sphères du lobbying et de la politique en France, elle décide un jour de découvrir ses racines…et d’ouvrir une épicerie végétarienne à Siem Reap : Mademoiselle Thyda. Récit et itinéraire d’une mademoiselle khmère pas tout-à-fait comme les autres…

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Thyda Sek, j’ai bientôt 34 ans, je suis Cambodgienne, née à Siem Reap. Et, mes parents, mes deux frères et moi sommes partis de Siem Reap en 1985. J’ai ensuite grandi en France, dans la région parisienne.

Vous avez suivi l’itinéraire des réfugiés ?

Non, nous n’étions pas des réfugiés, plutôt des clandestins, nous sommes arrivés avec des faux papiers. Mes parents ont survécu au régime des Khmers rouges et les quelques années suivantes. Mais ils sont partis car c’était encore dangereux. Pour fuir, ils ont pu payer des passeurs qui nous ont fourni des faux passeports pour aller en France. Je n’ai pu être reconnue officiellement par mes parents qu’à l’âge de treize ans. Ce n’était pas forcément évident, vivre sans papiers n’a pas toujours été facile. Pour la petite histoire, Je suis née en 1984, dans une forêt de cette province, donc, pas de papiers déjà…

Vos parents parlaient-ils de qu’ils avaient vécu ?

Mes parents en ont parlé très tôt, le sujet a été largement abordé, il n’y avait pas de tabou. J’ai grandi dans un environnement assez diffèrent des autres Cambodgiens que j’ai connus par la suite. Je n’avais d’ailleurs pas vraiment le droit de fréquenter les Cambodgiens, mes parents se sont mis rapidement dans l’ambiance française. J’ai grandi dans un contexte différent, je ne connaissais pas de Cambodgiens, bien que nous vivions dans une zone où il y en avait énormément. Mes parents avaient mis un grand espace entre eux et nous. J’étais alors persuadée que tous les Cambodgiens avaient la même histoire que moi, c’est-à-dire une vie avec des parents très ouverts, très francisés et qui parlaient librement de ce qu’ils avaient vécu.

Thyda Sek aka Mademoiselle Thyda à Siem Reap
Thyda Sek aka Mademoiselle Thyda à Siem Reap

Que faisaient vos parents en France ?

Nous vivions dans le 93, ma mère était couturière, mon père était cariste et travaillait également dans un restaurant chinois. Ce n’était pas facile du tout, mon père cumulait plusieurs jobs. Mais nous avons bien grandi, nous avons eu une enfance assez tranquille.

Parliez-vous khmer à la maison ?

Nous parlions beaucoup cambodgien au début, puis nous avons commencé à parler français, même si mes parents ne parlent pas un français parfait.

Quelle formation avez-vous suivie ?

J’ai fait sept ans d’études supérieures, j’ai fait deux ans de droit avant de passer un concours et d’intégrer une grande école spécialisée dans le management public et politique. Ensuite je me suis lancée dans la sphère politique, mais, de formation je suis lobbyiste. C’est un métier où on agit sur la procédure législative, les textes de lois. En effet, c’est très américain, je défendais d’ailleurs les intérêts politiques d’une grande entreprise américaine. Cela existe aussi dans les entreprises françaises mais c’est fait d’une manière plus informelle. C’est un métier extrêmement prenant (rires).

Comment avez-vous décidé de revenir la première fois au Cambodge ?

Je travaillais quinze heures par jour. J’ai voulu prendre un break et j’ai pris une année sabbatique. C’est là que je me suis décidée à venir au Cambodge. J’y pensais depuis quelques années mais mes parents ne souhaitaient pas que je revienne au Cambodge. Pour eux, cela restait un pays extrêmement dangereux. J’étais fatiguée par le travail et ils comprenaient que j’avais besoin de vacances. Ils m’ont autorisée à n’y aller que trois jours…et il me fallait ensuite trouver une autre destination pour compléter mes vacances. Avec un ami et un couple d’amis, nous sommes donc venus au Cambodge. Finalement, nous avons prolongé à cinq jours (rires), le temps de découvrir un peu Siem Reap.

Thyda Sek dans son magasin ”Mademoiselle Thyda” à Siem Reap

Comment avez-vous vécu ce premier retour ?

Je l’ai vécu comme si ce n’était pas moi qui vivais ce voyage. Je me sentais à côté de moi et j’étais plus spectateur de ce qui m’arrivait. Cela a été extrêmement fort car il y avait des gens dans la rue qui m’appelaient par mon prénom. En fait, je ressemble beaucoup à ma mère. Ils m’ont appelé Thyda, ils m’ont raconté l’histoire de ma mère…C’était très émouvant, j’ai beaucoup pleuré durant ces cinq jours. Il y a des gens qui avaient même ma photo sur eux. Mon grand-père était assez connu pour son engagement avec les ONG et le monde agricole. C’était un bourgeois qui avait beaucoup œuvré pour les gens de Siem Reap. Du coup, je suis allée rendre visite à des gens qui vivent toujours dans la maison de mon grand-père.

Avez-vous été surprise par le Cambodge ?

J’ai été agréablement surprise lorsque je suis revenue. Ma mère m’avait fait une description un peu noire, mais j’ai découvert un pays assez pacifié et en plein développement.

Comment avez-vous décidé de franchir le grand pas ?

Quand je suis rentrée de vacances, mon père m’a déclaré que j’avais complètement changé. Pour ma part, je n’ai pas noté de changement, mais je crois qu’il s’est passé quelque chose qui m’a suffisamment bouleversée pour qu’il puisse le sentir. C’est vrai que je suis rentrée un peu différente, j’en suis persuadée. Je me suis posée beaucoup de questions sur mes origines, sur mes racines, sur ma culture mais je n’envisageais pas encore de revenir au Cambodge. J’étais censée partir en Amérique Latine et faire ma vie là-bas.

Puis, un jour, j’ai pris conscience que je ne voulais plus du tout rester en France. Je refusais toutes les propositions professionnelles, même les plus intéressantes. Quelque chose s’est déclenché. En décembre 2011, j’ai senti que je devais partir. Au mois de mars suivant, une ancienne cadre avec qui j’avais travaillé m’a appelé pour me proposer un poste de coordinatrice dans une ONG (Hazard Foundation). J’ai dit oui. Parallèlement, une entreprise m’a aussi proposé de travailler dans l’agriculture à Kampong Speu au Cambodge, je me suis retrouvée avec deux boulots, c’était top… Au début, je travaillais beaucoup sur le terrain, puis mon travail est devenu un peu plus institutionnel et, je n’avais pas vraiment envie de repartir dans cette voie. J’ai donc pris une année sabbatique. Ensuite, j’ai monté des petites boites, et j’ai aussi évolué au sein de l’ONG.

A propos de Mademoiselle Thyda ?

J’ai ouvert Mademoiselle Thyda au mois de mai 2017. J’ai eu envie de retravailler avec les fermiers et les agriculteurs. L’idée était de travailler avec des producteurs cambodgiens. Tout est fait en quantités assez limitées, je souhaite développer des activités avec plusieurs villages, ce n’est pas forcement évident. Je souhaite travailler en direct avec les producteurs car cela leur permet de toucher un marché un peu différent, en proposant un packaging assez séduisant pour les touristes. Nous avons un cahier des charges assez exigeant. Il y a une chef qui nous aide pour le processus de fabrication, on apprend beaucoup avec eux.

L'épicerie végétarienne Mademoiselle Thyda à Siem Reap
L’épicerie végétarienne Mademoiselle Thyda à Siem Reap

Quel a été l’accueil pour cette nouvelle boutique ?

Cela a marché très rapidement dès l’ouverture. Tous les packagings n’étaient pas encore prêts, mais les produits partaient. J’ai été agréablement surprise. Aujourd’hui j’ai environ 120 produits référencés. La clientèle est essentiellement touristique, avec quelques expats qui viennent chercher leur curry ici.

Pourquoi l’avoir appelée Mademoiselle Thyda ?

J’ai monté cette boutique avec trois autres associés qui voulaient absolument que cela porte en partie mon prénom pour une connotation très cambodgienne. Avec l’ajout de Mademoiselle, très français, cela pourrait se traduire par ‘’la petite fille du pays’’.

Les épices de Mademoiselle Thyda
Les épices de Mademoiselle Thyda

D’autres projets ?

Avec l’ONG, j’ai ouvert deux studios de yoga, un restaurant vegan il y a un mois. Il est possible que Mademoiselle Thyda, dans un proche avenir, vende ses produits à l’aéroport ou à Phnom Penh. Je suis bien occupée…

Comment fonctionnez-vous ?
J’aime bien lancer des idées, mais j’ai besoin d’une équipe pour développer, maintenir, je ne suis pas business pour business…ce qui me passionne en ce moment, c’est le yoga, je pars en Inde très bientôt pour passer mon diplôme de professeur. J’ai aussi toujours été militante, je pense que cela vient de mes parents. Je suis aussi assez activiste, je suis moi-même vegan.

Comment vit-on à Siem Reap ?

A siem Reap, je sors assez peu, je connais peu de monde, cela me va. Siem Reap peut devenir un peu confiné si l’on n’a pas beaucoup d’occupations. Il y a aussi un manque d’anonymat souvent sympa, parfois ennuyeux. Aujourd’hui, je me tourne un peu plus vers les Cambodgiens, peut-être ai-je besoin de les comprendre un peu plus ?

Vous êtes militante, avec de l’espoir ?
Oui, je me dis qu’il y a toujours de l’espoir. Je sais comment fonctionnent les lobbies et les politiques, je suis bien placée pour en parler, mais tant qu’il y aura une dualité, des gens avec des propositions pour changer les choses, il faut être optimiste. Par exemple, il y a de plus de plus de vegan et de gens qui s’y intéressent, je trouve cela intéressante à observer. Globalement, Je fais confiance, il y a des gens qui peuvent faire des choses géniales, super, et positives…

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