Siem Reap : Le Chapei sous toutes ses formes

C’est un instrument encore méconnu, inscrit depuis 2016 au Patrimoine immatériel de l’UNESCO, qui a été mis à l’honneur lors d’un festival rassemblant tous les grands maîtres de cet art séculaire.

Maitre Kong Nay
Maitre Kong Nay

Gardiens de la tradition

Sur la scène, tandis que s’allument les projecteurs, trois vieillards s’approchent d’un public attentif. Soutenus par leurs assistants, les comparses échangent entre eux quelques mots, s’assoient et se saisissent de leur instrument. Le silence se fait.

 

Tous les regards sont braqués sur le personnage du milieu, dont le visage souriant est orné d’une large paire de lunettes noires masquant ses yeux aveugles. Maitre Kong Nay promène ses doigts sur les trois cordes de son chapei, joue quelques notes, avant de se lancer dans une longue récitation entrecoupée de séquences musicales. Car si l’instrument se nomme chapei, c’est toute une tradition que recouvre ce terme, beaucoup plus vaste que la simple alternance de notes sur un manche en bois.

Un instrument aux origines mystérieuses

Depuis quand existent cet instrument et l’art oratoire qui le complète ? Difficile de répondre à la question, même pour l’ethnomusicologue Patrick Kersalé, qui étudie depuis plus de vingt ans les traditions musicales khmères. Si sa présence au Cambodge est attestée depuis le XIXème siècle, son origine se perd parmi les nombreuses influences qu’a connues le royaume.

Est-ce un dérivé du luth moyen-oriental, ou d’un instrument indien, dont le nom sanscrit désigne une carapace de tortue ? A moins que son berceau ne soit à chercher du côté de la Chine, où des gravures datant du VIème siècle représentent déjà le chapei ? Dans une conférence passionnante, Patrick Kersalé a retracé l’historique de cette pratique musicale étroitement liée à la vie des Khmers.

Survivants d’une tradition menacée

Cette technique complète, mélangeant l’art déclamatoire à la virtuosité instrumentale, a longtemps occupé une place de choix au sein des communautés. Utilisé comme vecteur de transmission du savoir, le chapei peut aussi revêtir des aspects religieux, en déclamant des épisodes de la vie du Bouddha, folkloriques, poétiques ou même satiriques. C’est sur cette fibre qu’ont joué les trois invités de prestige lors de de la cérémonie d’ouverture, devant un public souvent hilare.

Mais la popularité de cet instrument ne doit pas faire oublier sa condition précaire, seule une poignée d’artistes étant encore à même de passer le flambeau aux jeunes générations. Les rares musiciens pratiquant cet art et qui ont survécu aux Khmers rouges ont eu fort à faire pour redonner vie à une pratique tombée dans l’oubli. Il aura fallu de nombreux efforts, encouragés par le Ministère de la Culture ainsi que par des associations, pour faire renaître une pratique qui séduit heureusement de plus en plus de jeunes talents.

Trois jours de musique et de connaissances

Ces trois journées consacrées au chapei ont donné lieu à de nombreux concerts, mais aussi à des ateliers d’initiation à la culture khmère. Organisé par le Heritage Hub dans l’enceinte de la pagode de Wat Bo, ce premier festival a permis de faire découvrir cet art et de susciter de nouvelles vocations. Une démarche en adéquation avec la philosophie de l’Heritage Hub, qui, sous l’égide du Cambodian Living Arts, se consacre à la préservation et au rayonnement d’une culture aussi riche que menacée.

Les grands maîtres du chapei s’éteignent peu à peu, comme l’a démontrée la disparition en novembre dernier de l’artiste Prach Chhuon à l’âge de 82 ans. La présence sur scène de trois générations de joueurs laisse cependant entrevoir au chapei un avenir serein, tout comme son classement à l’UNESCO parmi les autres merveilles khmères que sont le Ballet Royal, le Sbek Thom (ou théâtre d’ombres), le Lbeng Teanh Prot (jeu de tir à la corde) ainsi que le Lkhon Khol (danse avec masques traditionnels).

Texte et photographies par Rémi Abad

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