Plume aux Lecteurs : La tragédie cambodgienne ne se limite pas aux années Khmers rouges

La réaction de notre fidèle lecteur Jean Kroussar à l’interview de Rithy Phan intitulée  ”Le génocide au corps. Les points de vue et les opinions exprimés dans ce texte ne représentent pas nécessairement le point de vue de la rédaction. Mais, le témoignage d’un rescapé reste un document précieux, à lire attentivement.

Tragédie

”…Rithy Panh a vécu l’horreur ! De même que mon épouse et ma belle-famille ! Rescapé du régime de Pol Pot, qui dura exactement – trois ans huit mois et vingt jours – Il a été marqué à jamais du fait de son jeune âge. Rithy Panh avait 11 ans en avril 1975. Mon épouse avait 20 ans et moi presque 23.

Toute sa vie, jours et nuits, il fut hanté par d’horribles cauchemars. Nous aussi !

Mais il semblerait que Rithy Panh ait fait une énorme impasse sur notre histoire et son holocauste. Car en se focalisant sur les Khmers Rouges, il en oublie l’avant et l’après qui constituent les deux phases complémentaires de l’holocauste.

Bombardements

En 1968, les Américains commencèrent à bombarder le Royaume, et cela ne s’arrêtera qu’au mois d’août 1973. Les 2 756 941 tonnes de bombes, visant 13 000 villages lors de 230 516 sorties aériennes sur 113 716 sites, sont comparables aux 2 770 540 de tonnes de bombes larguées sur l’Europe durant toute la seconde guerre mondiale. Bilan, 750 000 morts sous un déluge de feu. Et 300 000 morts de guérilla entre le peuple des campagne et les soldats de Lon Nol.

Troupes vietnamiennes à Prey Veng
Troupes vietnamiennes à Prey Veng. Photographie Nick Ut (cc)

Mes beaux parent faisaient partie de la noblesse, royalistes inconditionnels, ils n’aimaient pas les Républicains encore moins les Révolutionnaires. Et ils espéraient que les bombardements rétablissent la paix, en écrasant les révolutionnaires et les Viêt-Congs qui avaient infiltré le Cambodge. La majorité des citadins partageaient leurs sentiments.

Haine

Malheureusement, seuls les paysans innocents périrent sous les bombes. La haine sera portée à son paroxysme quand les soldats de Lon Nol tuèrent des centaines de paysans qui étaient venue réclamer le retour du Roi, qui venait d’être destitué par Lon Nol et Sirik Matak. Puis Lon Nol organisa les premiers massacres des Vietnamiens vivants dans le pays, des milliers de cadavres flottaient sur le Mékong. Ainsi, le peuple des campagnes voulut sa revanche sur les gens des villes qui soutenaient Lon Nol. Ils rejoignirent les Khmers Rouges pour chasser le suppôt de Satan. Ce fut la première phase de l’holocauste.

Chute de Phnom Penh

Le 15 avril 1975 Phnom Penh tombait, et le 20 avril la France livrait lâchement les dignitaires Khmers, dont mon épouse amie de Ung Boun Hor, qui s’étaient réfugiés dans l’ambassade. Elle recommença le 22 son ignominie en livrant tous Khmers présents dans l’ambassade.

La seconde phase, fut le régime de Pol Pot, et je ne dirais pas mieux que Rithy Panh et ses films de grande réalité. Sauf peut-être dire, qu’il n’y eut qu’un million de morts durant cette période, par des exécutions sommaires mais aussi nombreux furent ceux qui moururent de faim et de maladie. Et que le S21 n’a été créé qu’en 1978, principalement pour éliminer les dirigeants Khmers Rouges, et leurs familles, soupçonnées d’intelligence avec les Vietnamiens.

Killing fields
Killing fields

Vietnamiens

Puis les Vietnamiens envahirent le pays. OUI je dis bien envahir ! Pour notre plus grand malheur ! Beaucoup d’anciens Khmers Rouges et des milliers de rescapés fuirent vers la Thaïlande, parmi eux Rithy Panh, qui réussit à rejoindre la France, où il s’installa en 1980. D’autres, comme mon épouse ont préféré rester au pays pour combattre l’envahisseur, et c’est là que tout bascula.

Occident

Les États-Unis et la Grande-Bretagne avaient deux possibilités : accepter cette invasion comme une heureuse libération du peuple cambodgien et proposer aux Vietnamiens de rentrer chez eux, en mettant une force internationale en place pour empêcher le retour des Khmers Rouges au pouvoir. Ou bien condamner l’intervention vietnamienne et soutenir les Khmers Rouges militairement pour écraser l’envahisseur et le jeune gouvernement de Hun Sen, tout en imposant, via l’ONU, un embargo total de 12 ans aux Cambodgiens. Initialisant, de fait, la troisième phase de l’holocauste.

C’est à ce peuple victime, que Brzezinski et Thatcher voulurent, avec cynisme et violence, imposer le chaos dans un Cambodge moribond, parce que son libérateur, le Vietnam, était communiste. La Chine et La France s’associèrent à ce chaos en livrant des armes et finançant les anciens Khmers Rouges pour qu’ils reprennent le combat… Bilan 400 000 morts de 1979 à 1989.

Et lorsque Rithy Panh dit : “Je suis en désaccord avec ceux qui disent que le procès n’intéresse pas les khmers.” Dont je fais partie. Il donne cette même vision des gens des villes. Car dans les campagnes personnes ne s’est intéressée au procès, pourtant la majorité du peuple khmer vit dans les campagnes. Alors…

Alors, j’aimerai rencontrer Rithy Panh afin de discuter ensemble sur ces trois phases de l’holocauste. C’est un devoir de mémoire pour notre pays. Et surtout, il ne faut pas tomber dans le piège des Occidentaux qui cherchent à cacher leurs responsabilités à travers ce procès fantaisiste…”.

Par Jean Kroussar

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