Interview – F.Amat : Rencontre avec un impertinent plein de tendresse pour le Cambodge

Tous les expatriés du Cambodge connaissent Frédéric Amat et ses chroniques. Vétéran de la presse française au Cambodge, Frédéric Amat revient sur le devant de la scène avec des chroniques hebdomadaires – Mes chers parents et Siem Reap d’hier et d’aujourd’hui – qui rencontrent un franc succès dans notre magazine. Vu et revu avec dix ans d’écart, Frédéric est resté le même, la calvitie s’est stabilisée et l’embonpoint renaissant trahit définitivement son goût pour les bonnes choses. Restent aussi un accent du sud, une verve et un tellement plein d’anecdotes qu’une simple rencontre avec le personnage est un moment garanti de découverte, d’humour mais aussi de simplicité.

Rencontre avec un impertinent, mais également avec un grand enfant plein d’amour pour sa patrie d’adoption :

Frédéric Amat
Frédéric Amat

CM : Les gens vous connaissent essentiellement pour deux raisons, votre participation à Cambodge Soir et votre fameux livre sur la vie des expatriés au Cambodge. Pouvez-vous donner plus de détails sur votre grande aventure cambodgienne, votre arrivée dans le royaume, les raisons, vos débuts professionnels ici ?

F.A. : Après des études de droit à Montpellier je suis entré au groupe Midi Libre où je suis resté quelques années. J’y ai fait mes premières armes en tant que journaliste, mais je rêvais de voyages, d’aventures, et de « grands » reportages dans des contrées lointaines. En fait, je n’imaginais pas le journalisme sans une touche d’exotisme ni une pointe de danger. Peut-être avais-je trop lu les aventures de Tintin, les pérégrinations d’Albert Londres, et les voyages d’Hemingway ou de Kessel. Sans parler de Jules Vernes !

Au cours d’un séjour au Viêtnam à la fin des années 1980 j’ai réalisé que l’Asie du Sud-Est était l’endroit où il fallait être car tout y était encore vierge. A mon retour en France j’ai démissionné et je suis reparti là-bas. J’ai immédiatement collaboré au bureau local de l’Agence France Presse, ce qui m’a permis de parcourir la région. Jusqu’à ce que je débarque à Phnom Penh. On m’avait prévenu que le Cambodge était une sirène qui envoûtait tous ceux qui s’en approchaient. Son chant n’a jamais cessé de me charmer, même après 25 ans à l’écouter. Pour un journaliste en mal d’aventures, ce pays était un véritable eldorado : des rebelles semant la terreur aux quatre coins du royaume ; une situation politique instable, des histoires humaines aussi terribles qu’extraordinaires, et des expatriés complètement disjonctés. Vivre au Cambodge est vite devenu une drogue.

J’ai continué ma collaboration avec l’AFP et j’ai rapidement rejoint l’agence photo Sygma. Je travaillais en outre en freelance pour pas mal de journaux en langue anglaise dont le Phnom Penh Post. Et puis un jour, j’ai eu la chance d’intégrer la joyeuse équipe de Cambodge Soir. Le titre venait de succéder au mensuel Le Mékong et ce petit journal, petit par la taille mais grand par son ambition, ne demandait qu’à se développer. Je ne savais pas que j’allais vivre alors les plus belles années de ma vie.

CM : Le souvenir de Cambodge Soir est perçu très différemment selon les milieux. Racontez-nous un peu ce qui s’est réellement passé, la première version, la version hebdo, puis la fin.

F.A. : Cambodge Soir a été une aventure humaine extraordinaire. Elle a marqué absolument tous ceux qui y sont passés et elle a été, quoi qu’on en dise, un lien qui reliait tous les francophones qui s’intéressaient à ce pays. Le titre a été publié de 1995 à 2007 sans discontinuer. Jusqu’en 1997, nous ne paraissions que trois fois par semaine. La version quotidienne est intervenue en juillet, lors du premier jour du coup de force, dans un Phnom Penh à feu et à sang. C’est là que le fameux point rouge sur le « i » est apparu. Nous imprimions alors le journal sur une photocopieuse et allions le distribuer nous même dans les différents hôtels où était réfugiée la communauté française.

Positions crispées

Dix ans plus tard, en juin 2007, un journaliste français a rédigé un article polémique sur le pouvoir en place, se basant sur un rapport d’une organisation internationale concernant la déforestation. Le journaliste a notamment repris un schéma qui mettait en cause des personnalités du gouvernement et du monde des affaires. Cet article serait passé inaperçu car en tant que journal en langue étrangère nous pouvions nous permettre beaucoup de choses, mais un des administrateurs du journal est entré en conflit avec la rédaction qui a immédiatement fait corps avec le rédacteur incriminé. Les positions se sont crispées et la machine s’est bloquée. Il s’en est suivi une grève générale et la fermeture du titre. Or, Cambodge Soir était un journal financé en partie par des fonds de l’OIF, l’organisation de la Francophonie et par des mécènes privés, composant le conseil d’administration. Tant la Francophonie que les administrateurs ont alors voulu relancer rapidement le projet.

L’équipe française qui composait la rédaction n’a pas désiré rempiler alors que les journalistes cambodgiens, pour la plupart, ont voulu continuer… J’avais quitté le titre depuis quelques années et je me trouvais à Siem Reap lorsqu’il m’a été proposé de réfléchir à une nouvelle formule qui a été concrétisée quelques mois après la fermeture du quotidien. Nous avons donc lancé Cambodge Soir hebdo en octobre de la même année. Nous étions tributaires du soutien de la Francophonie, mais au fil des ans, celui-ci s’est considérablement réduit, laissant peser un poids financier trop important sur les épaules des administrateurs. Le titre a cessé sa parution en septembre 2010 alors même que nous approchions l’équilibre budgétaire.

CM : Regrettez-vous Cambodge Soir. Si c’était à refaire, quelles sont les erreurs qu’il faudrait éviter de commettre

F.A. : Regretter n’est pas le mot. Je suis nostalgique de cette époque. Je pense que si vous posez cette question à tous les journalistes qui ont couvert l’actualité dans les années 1990 au Cambodge, ils vous diront la même chose. J’ai récemment revu un collègue khmer de la première heure, un très bon journaliste qui a fait une belle carrière par la suite. Nous avons évoqué le passé. Il y avait chez lui la même nostalgie. Peut être était-ce aussi car nous étions jeunes et insouciants ? Ensuite, il est normal que les choses aient une naissance, une vie et une fin. Je ne regrette rien des décisions que j’ai pris à cette époque. Ce n’était pas facile de faire notre métier au Cambodge. Coupures d’électricités, pannes d’ordinateurs, imprimeries antédiluviennes, égos des uns et des autres, absence de soutiens, manque de moyens, etc.

Lorsque Cambodge Soir quotidien a fermé, je faisais partie de ceux qui pensaient qu’il fallait tout faire pour relancer la machine. Nous étions en train de refaire la même erreur qu’avec Le Mékong. Il était impensable qu’il n’y ait plus de journal français au Cambodge (en papier, je ne parle pas sur Internet). En relançant le titre sous une autre formule avec une nouvelle équipe française, je suis clairement passé, aux yeux d’une poignée, pour un traître. Il est vrai que certains avaient d’autres projets… Mais c’est une autre histoire.

Il a été question de déontologie, de liberté d’expression, etc. On nous a accusé d’être des vendus au pouvoir, des collaborateurs. Nous avons juste fait notre boulot du mieux qu’on a pu, avec intégrité et professionnalisme. En 2009, Ung Chansophea, l’une de nos rédactrices, a reçu le prix francophone de la liberté de la presse pour un article sur les femmes battues. Nous avons parlé d’adoptions, de déforestation, de corruption et de tas d’autres sujets délicats. Bref, nous avons informé sans langue de bois dans tous les domaines, sensibles ou non. D’ailleurs, en ce qui concerne les journalistes français qui étaient dans mon équipe, ils ont tous fait par la suite une belle carrière, ailleurs, dans des journaux nationaux, au Monde, à Ouest France, à la radio ou ailleurs.

En ce qui concerne les erreurs à éviter, il faut comprendre qu’un journal en langue française ne peut vivre sans soutien. Les principaux titres de la presse parisienne reçoivent des millions par an du gouvernement. Supprimez ce soutien et il ne reste plus que Charlie Hebdo et le Canard Enchainé. A l’étranger plus qu’ailleurs, la presse française ne peut vivre que si elle est soutenue. L’erreur c’est de croire qu’un journal en français doit se contenter de la seule publicité.

CM : Vous avez une plume taquine, quasi-impertinente. Cela ne vous a jamais causé quelque tort ?

F.A. : Ouvrir sa g….. a toujours des conséquences. Mais ça fait tellement de bien ! C’est marrant car on m’accuse parfois de « critiquer » ou de « mépriser » les Cambodgiens à travers mes chroniques. Bien sûr que je suis critique ! Mais critiquer ne veut pas dire mépriser. Il n’y a jamais de mépris culturel envers les gens du Cambodge, dans aucun de mes écrits.

Ni supérieur ni condescendant

Je vis ici depuis plus de 20 ans, j’ai épousé une Cambodgienne, j’ai élevé un enfant, j’ai parcouru le pays en long, en large et en travers et surtout j’ai observé l’évolution de cette société. Je parle la langue et surtout j’en comprends les subtilités. Je vis en milieu rural entouré de gens modestes. Je suis cynique, acide, peut être, c’est ma nature, mais jamais aigri comme beaucoup d’anciens expats déçus. Je suis triste de voir les accidents de la route, les comportements suicidaires et criminels de beaucoup, la pollution galopante, la corruption, l’arrogance suffisante des nouveaux riches envers les pauvres. Je suis un observateur, un témoin sans importance, mais un témoin tout de même. Je ne suis ni supérieur ni condescendant, mais j’aime utiliser mon sens critique pour dresser des portraits ou esquisser des situations.

Il n’y a jamais de mépris culturel envers les gens du Cambodge, dans aucun de mes écrits.
Il n’y a jamais de mépris culturel envers les gens du Cambodge, dans aucun de mes écrits.

CM : Comment se porte la drôle de vie des expatriés au Cambodge ? Est-ce un ouvrage qui a toujours du succès ?

F.A. : Le livre a connu un succès qui a dépassé tout ce que je n’aurai jamais pu imaginer lorsque je l’ai écris. Nous avons dû le rééditer trois fois déjà depuis sa sortie et la dernière édition est déjà presque épuisée. Les ventes ne fléchissent pas. La version anglaise a même été piratée localement, ce qui est assez gratifiant, même si financièrement c’est plutôt déprimant. Mais je n’ai jamais écrit pour devenir riche…

Plus il y aura d’expatriés et plus ce livre devrait avoir du succès. Il est même étudié dans un cours de sociologie d’une université de Montréal, au Canada, dans le cadre d’un cursus préparant les futurs diplômés à l’expatriation. Mais il reste un livre sans prétention, caricatural certes, mais qui doit se lire comme un regard satirique sur le monde fascinant des expatriés. Et non comme une sérieuse étude sociologique !

CM : Avez-vous des anecdotes qui ont émaillé votre carrière au Cambodge ?

F.A. : J’en ai des tonnes ! Je prépare d’ailleurs un livre qui retrace ces années folles. La réalité dépasse souvent la fiction et il est difficile de raconter cette période sans passer pour un mégalomane. Je peux vous citer trois faits cocasses ou étonnants.

Sam Rainsy

Une nuit, je reçois un coup de fil de Sam Rainsy, le principal opposant politique. Il est 2 heures du matin. Il a besoin d’une photo pour envoyer à un journal qui boucle quelque part dans le monde. Et cette photo, c’est moi qui l’ai prise le matin même, lors d’une rixe qui l’opposait à des militaires devant une usine de textile. Je m’habille et fonce sur mon Vespa à sa résidence, rue 214. Sam Rainsy a ses bureaux dans sa maison, au premier étage. Là, il règne une ambiance irréelle.

L’opposant politique m’accueille en pyjama. Il y a un monde fou dans son salon. Les fax crépitent. Des gens tapent sur des ordinateurs posés sur des tas de bureaux encombrés de papiers. Je lui donne ma photo qu’il passe à un collaborateur. Pour me remercier, il ouvre une conserve de foie gras et une bouteille de vin. Nous commençons à deviser sur l’avenir du Cambodge. Vers 3 heures du matin, une porte s’ouvre sur le salon et sa fille apparaît de sa chambre en se frottant les yeux. Elle lui demande si le bruit peut s’arrêter car elle n’arrive pas à dormir.

May Muth

L’autre scène se passe à Païlin, ancien fief khmer rouge, en 1997. Je suis en train d’interviewer May Muth, un des secrétaires de Pol Pot. Lors de l’entretien il me dévoile que Noun Paet, le meurtrier des trois otages occidentaux assassinés en 1994, se cache non loin d’ici. L’information vaut de l’or. On dit le criminel en fuite mais personne ne sait où il se trouve. Dès mon retour à Phnom Penh, la nouvelle est diffusée sur le fil AFP. Deux heures après je me retrouve dans le bureau de l’ambassadeur de France pour lui confirmer l’info et deux jours plus tard Noun Paet est arrêté. May Muth s’est servi de moi pour « balancer » un des siens mais je ne lui en ai jamais voulu…

Anlong Veng

Toujours dans le cadre des redditions des Khmers rouges, un hélicoptère est en partance pour Anlong Veng, le fief de Pol Pot. Le MI 16 soviétique est trop chargé. Il a du mal à décoller de l’aéroport militaire de Pochentong. Je suis arrivé trop tard et je ne peux que le regarder s’envoler, difficilement certes, mais sûrement. J’enrage d’avoir raté le rendez-vous. Quelques heures plus tard j’apprends que l’hélicoptère, trop lourd, a dévié lors de son atterrissage à Anlong Veng et s’est posé sur une mine anti-char, en pleine zone minée. Résultat, un pilote mort et des journalistes et diplomates gravement blessés. Comme quoi, arriver en retard a parfois du bon…

CM : Vous êtes arrivés il y a plus de vingt ans. Comment percevez-vous le Cambodge d’aujourd’hui, les bons et les mauvais côtés ?

F.A. : En 1996 à l’hôpital de Siem Reap, il y avait des blessés par mines partout, dans les couloirs, dans les escaliers, sur les trottoirs. Aujourd’hui il y a toujours autant de blessés. Mais ce sont désormais des accidentés de la circulation. Ce pays connaît un drame sans fin dans de nombreux domaines, notamment en matière de santé. Il devrait y avoir une remise en cause profonde qui pourrait changer fondamentalement la vie des Cambodgiens.

Évolutions positives

Ceci dit, les évolutions positives sont là. On vit un peu mieux dans les rizières aujourd’hui qu’il y a vingt ans. On se déplace plus facilement. Une classe moyenne a émergé. Tout n’est pas parfait mais les choses évoluent. Je pense sincèrement que le gouvernement devrait être plus interventionniste dans certains domaines et investir d’avantage dans l’éducation. La population est très jeune et, comme elle est encore peu éduquée, elle a tendance à reproduire les mêmes erreurs que ses parents. Mais les bons côtés sont nombreux. C’est un pays où il fait bon vivre pour les étrangers : les Cambodgiens sont toujours aussi accueillants aujourd’hui qu’il y a 20 ans.

CM : Vous avez débuté une nouvelle série de chroniques dans Cambodge Mag… sans nous lancer de fleurs, pour quelles raisons ?

Je ne me serai jamais engagé à Cambodge Mag si je n’avais pas eu l’assurance de pouvoir écrire ce que je voulais. Et cette assurance, je savais que je pouvais l’avoir car je connaissais le professionnalisme dans la carrière de son fondateur, Christophe. Beaucoup pensent que, pour qu’un journal soit crédible, il doit se situer obligatoirement dans l’opposition systématique. Mais ces mêmes personnes crient au scandale lorsque, justement, on est critique vis à vis de certaines situations.

Un journal doit informer et distraire. C’est tout à fait ce qu’offre Cambodge Mag dans ses articles. Une de mes chroniques qui parlait du comportement des jeunes filles sur Facebook a beaucoup choqué et les lecteurs n’ont pas mâché leurs mots dans les commentaires. Pour autant, j’ai été libre de la publier dans son intégralité.

Le Cambodge de 2018 n’est plus le même que celui de 1998. Ses lecteurs ne sont pas non plus les mêmes et leurs intérêts diffèrent. L’actualité a changé. On ne se fait plus kidnapper ni trucider pour un oui ou pour un non. Les offensives de la saison sèche ne sont plus qu’un souvenir. Et les champs de mines bien moins nombreux ! Cambodge Mag informe aujourd’hui comme l’ont fait en leurs temps ses prédécesseurs francophones, Le Mékong, Cambodge Soir, Cambodge Soir hebdo. Ni plus ni moins. Ni en mieux ni moins bien. Chaque publication reflète une époque. La paix et la prospérité sont là. Cambodge Mag est adapté à son temps comme l’étaient, en leurs temps, les autre publications.

CM : Quels sont vos projets à venir ?

F.A. : Je travaille actuellement à la rédaction de deux livres sur le Cambodge. Avec mon collègue de Tuk Tuk éditions, Jérôme, nous allons très prochainement rééditer le livre 100 questions sur le Cambodge qui a connu un vif succès et qui a rapidement été épuisé. Nous le réactualisons en ce moment car la section économique était devenue obsolète. Je prépare également une nouvelle version de mon tout premier roman, Un crapaud dans le Mékong. Et puis, j’ai des tas d’idées de chroniques et d’articles. Le Cambodge est un sujet d’inspiration infini…

propos recueillis par Christophe Gargiulo

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