Chronique : Mes chers parents, j’ai découvert le charity business

« Cinq pour cent des bénéfices du bar seront reversés à une action caritative locale ». « Notre établissement soutient un programme humanitaire dans la région de Siem Reap ». « Tous les bénéfices découlant de cette initiative seront reversés à une œuvre caritative cambodgienne ». « Notre ‘institut d’hospitalité’ s’emploie à donner une formation au personnel de l’hôtel »…

Mes chers parents, j’ai découvert le charity business
Mes chers parents, j’ai découvert le charity business. Illustration de Rin Hoeut

 

Engagés dans le soutien d’une œuvre humanitaire

Cela fait de nombreuses années que des bistrots, des restaurants, des agences de voyages, et surtout des hôtels se déclarent engagés dans le soutien d’une œuvre humanitaire quelconque. Même les initiatives personnelles, pourtant anodines, ne peuvent se faire sans être, aujourd’hui, reliées à un projet de solidarité. C’est dans l’air du temps. Une course dans les temples d’Angkor ? On court pour les enfants ! Une sortie à vélo en campagne se transforme en visite d’orphelinats et est ponctuée d’arrêts inopinés chez des familles pauvres « sélectionnées » au hasard. Une soirée alcoolisée quelconque ? On boit pour le cancer du foie ! Tout est forcément organisé pour une cause humanitaire. Et alors, vous allez me dire ? Tant mieux, non ? Faire le bien serait-il mauvais ?

Élans de générosité spontanée

N’empêche, il y a comme un petit quelque chose qui gêne dans ces élans de générosité spontanée. Faire le bien, en soi, n’est pas un mal. Point du tout. Ce qui est étonnant n’est pas le bien, mais la publicité qu’on en fait. Et il semble que l’hypocrisie, ce mal contagieux, s’associe à la bêtise dans ces zèles de charité. Cet infime acte de munificence très judéo-chrétien est ici altéré par une bonne touche d’orgueil. Le vieux Matthieu de l’Evangile doit se retourner dans sa tombe, lui qui dit pourtant : « Gardez-vous d’afficher votre justice devant les hommes pour vous faire remarquer par eux ; quand vous donnez l’aumône, n’allez pas le claironner comme font les hypocrites ». Hélas !

Atout commercial

Encore plus vicieux que l’orgueil, la mise en avant de l’œuvre caritative est trop souvent devenue un atout commercial, un moyen de faire du chiffre. Surtout à Siem Reap, où on ne compte plus le nombre de restaurants qui affichent, en haut et en gros, la raison sociale : « établissement à but non lucratif ». Et ça marche ! Comment critiquer un établissement où les gens travaillent, non pour gagner leur vie, mais pour offrir aux nécessiteux ? Oui, comment ? Peut-être en mettant de côté notre crédulité, notre empathie et en se posant les bonnes questions. Une organisation humanitaire est soumise à des règles précises et à un statut juridique adéquat. Tout comme une entreprise commerciale. Lorsqu’une entreprise commerciale revêt les habits de l’ONG, qui contrôle quoi ? Et comment ?

La corde sensible

Jouer sur la corde sensible est devenu un sport dans la cité des temples. A Chong Kneas, le port principal sur le Tonle Sap situé à 14 kilomètres de la ville, le charity business bat son plein. Le touriste ne peut plus embarquer sur son bateau pour admirer le coucher de soleil sans devoir acheter des tonnes de cahiers de classe, des boites de stylos et d’autres produits soi-disant à destination des enfants de l’école flottante. Les tarifs sont fixes, sans négociation et dix fois plus chers que le prix normal. Or, cahiers et stylos ne finissent jamais entre les mains des enfants, mais tournent en boucles de bateaux en bateaux, sans cesse achetés par des touristes et immédiatement revendus à d’autres. Au vieux marché, ce sont des boites de lait qui servent ainsi « d’attrape cœur ». Une mendiante portant un bébé dans ses bras approche les touristes. Elle leur tend un panneau : « aidez-moi s’il vous plait. Pas d’argent. Une boite de lait pour mon enfant ». Très souvent il ne s’agit même pas de son bébé, mais d’un enfant loué pour l’occasion par des parents peu scrupuleux. Une fois les touristes partis, la mendiante rend la boite de lait et empoche sa commission. Et ainsi de suite, la boite repart et revient, toute la journée. Ce ne sont là que quelques exemples parmi des dizaines.

Argument commercial

Un institut de finance international, dont nous tairons ici le nom de peur de lui faire de la publicité, a jadis mis sur pied un projet destiné aux investisseurs privés allant dans le même sens et dont l’hypocrisie était le fil rouge. « Que faites-vous pour aider les communautés ? » était le thème. Et des experts se rendaient d’hôtel en hôtel afin de rencontrer les directeurs pour leur titiller la fibre sensible. « Vous, qui gagnez de l’argent sur le dos des pauvres gens, que faites-vous pour ce pays ? Savez-vous que si votre établissement soutient une œuvre caritative, quelle qu’elle soit, vous pouvez en outre utiliser cela comme un argument commercial ? Les touristes raffolent de ce genre de considération. Et vous faites de surcroît une bonne action », déclarait un quidam en costume cravate qui avait dû être vendeur d’encyclopédies dans une vie précédente. Aide toi, toi-même, mais annonce que ce sont les autres que tu aides, c’est dans l’air du temps. Comme le « bio » ou le commerce équitable, le tourisme durable est à la mode. Parce que le clivage « méchants investisseurs » et « gentils humanitaires » est toujours d’actualité, ce programme était censé donner un peu d’humanité aux méchants.

Charity business

En soi, c’est pourtant une bonne chose que de s’engager dans une cause, de soutenir un programme d’une organisation, de donner quelques livres et cahiers à une école ; de payer des cours d’anglais ou de français à des orphelins. Nul ne le niera. Encore faut-il que ces biens ou cet argent soient effectivement distribués. Utiliser une partie des bénéfices d’une affaire prospère pour une œuvre humanitaire est, au Cambodge plus qu’ailleurs, tout à fait naturel et devrait même couler de source. Ce qui ne l’est pas forcément, en revanche, c’est de transformer cette action en argument promotionnel sans une totale transparence.

La charité est bien trop souvent devenue un véritable business. Pour le meilleur parfois. Pour le pire, souvent…

A bientôt,
Frédéric Amat

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