Chronique : Mes chers parents, c’est une histoire triste mais pleine d’espoir

Étrangers au cœur énorme

Au fil de mes pérégrinations dans le Cambodge profond, il m’arrive de rencontrer des étrangers au cœur énorme, riches en expériences passées et ouverts aux rencontres. Des hommes et des femmes qui semblent avoir vécu ici depuis toujours. Ces Occidentaux sont parfois devenus Cambodgiens par passion. Souvent ils parlent la langue ; ont une profonde connaissance de la culture et aiment ce pays et ses habitants bien plus que celui et ceux qu’ils ont quittés. Ces hommes et ces femmes travaillent souvent dans l’humanitaire. Ils sont sur le terrain, au contact des populations déshéritées dans des zones minées ou impaludées ; bref partout là où la vie n’est pas un long fleuve tranquille.

Ciomal et la lèpre

C’est au détour d’une route poussiéreuse dans le nord du pays, revenant de voir mon « dieu des montagnes », que je suis tombé sur ce médecin du bout du monde : Max a un temps travaillé pour le Ciomal, une organisation qui s’occupe de déceler et de traiter des cas de lèpre, cette maladie d’un autre âge. Aujourd’hui, je lui laisse la parole. Il va vous raconter une histoire triste mais pleine d’espoir ; une histoire comme il en existe des centaines dans les rizières cambodgiennes.

Ce lépreux a littéralement été abandonné par les siens après avoir été rejeté de son village lorsqu’ils ont appris qu’il était malade
Ce lépreux a littéralement été abandonné par les siens après avoir été rejeté de son village lorsqu’ils ont appris qu’il était malade

Histoire inouïe

« Nous sommes en 1998. Je me trouve au bureau de l’Ordre de Malte de Phnom Penh lorsqu’un journaliste demande à me voir. Il revient d’un séjour dans les environs de Kompong Thom et dit avoir rencontré un lépreux, seul au milieu de nulle part, à une dizaine de kilomètres du premier village. L’histoire que me raconte ce jeune reporter est inouïe. Et les photographies du vieil homme qu’il me montre encore plus dramatiques. Ce lépreux a littéralement été abandonné par les siens après avoir été rejeté de son village lorsqu’ils ont appris qu’il était malade. Ces derniers lui ont rapidement construit une hutte faite de quelques bouts de bois et d’une bâche en plastique, sous un arbre, entre deux rizières.

Une fois par semaine son fils vient lui porter de quoi se nourrir et une jarre d’eau. Qu’il lui laisse à bonne distance. L’homme est à moitié aveugle. La nuit, il se fait ronger les doigts de pieds, qu’il a insensibles, par des colonies de rats qui pullulent dans cette région. C’est devenu un paria que tous les paysans alentours évitent soigneusement. L’homme est terriblement seul. Malade et seul !

Expédition

Le journaliste a longuement discuté avec lui. Il juge l’homme à bout, épuisé, mal nourri et psychologiquement très affaibli ; certainement voué à une mort prochaine. Quelques jours plus tard, nous montons une expédition vers ce village et nous rencontrons la famille, le maire, et une bonne partie de la population. Tous nous expliquent qu’ils ne veulent pas être contaminés par cet homme. C’est pourquoi ils l’ont déclaré paria et exclu. Impossible de faire entendre raison à la communauté qui n’accepte pas le retour du malade. Nous expliquons que la lèpre n’est pas contagieuse et qu’ils ne risquent pas pour leur santé. Rien à faire. Nous prodiguons quelques soins au vieil homme mais nous nous trouvons dans une impasse.

Norodom Sihanouk

Face à ce constat, le journaliste relatera alors toute cette triste histoire dans un journal en langue française. Et chose incroyable, le Roi Norodom Sihanouk, qui lit régulièrement ce journal, s’émeut de cette situation. Son cabinet nous contacte et nous propose de nous aider. Nous repartons donc vers ce village le cœur plein d’espoir et parvenons finalement à organiser le retour du malade dans sa famille ; le roi lui offrant une certaine somme d’argent et même un buffle pour le travail des champs. Au bout de quelques mois, lorsque notre équipe est de retour pour lui prodiguer des soins, sa famille nous apprend son décès. Elle nous assure qu’il est mort en paix, heureux d’être enfin entouré des siens. Apaisé en quelque sorte. Comme s’il n’avait attendu que ce moment pour partir.

Sauver des milliers de gens dans son cas

Cette histoire pourrait s’arrêter là. Mais la suite est tout aussi étonnante. Le journaliste nous a offert les photographies qu’il avait prises le jour de cette rencontre. Il y avait cette image forte de cet homme, les mains jointes, le visage buriné, le regard vitreux. Il suppliait qu’on lui vienne en aide. Nous en avons tiré des posters pour faire la promotion de notre travail à travers le monde. Elle a connu un grand succès, et a même été affichée dans le métro parisien. Grâce à elle, nous avons récolté de nombreux dons durant de longues années. Cet homme, sans le savoir, a permis de sauver des milliers de gens dans son cas.

Parfois, il suffit d’une rencontre improbable et éphémère, d’une photo, d’un article, pour faire basculer des vies, pour changer des milliers de destins. Certains pourraient appeler ça l’effet papillon. Moi, je préfère croire que c’est le résultat de la compassion de quelques Hommes qui ont encore foi en l’humanité… »

A bientôt,
Frédéric Amat

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