Cambodge, 1970-1975, la drôle de guerre des envoyés spéciaux

C’est une conférence d’une grande intensité qui s’est tenue le mardi 30 octobre dans les locaux de l’Institut Français de Phnom Penh. Devant un auditorium comble, Jean-François Bouvet et Elisabeth Becker se sont exprimés à tour de rôle pour décrire le quotidien des reporters de guerre chargés de couvrir un conflit longtemps considéré par les Occidentaux comme un simple dommage collatéral de la guerre du Vietnam.

Jean-François Bouvet
Jean-François Bouvet

Tombé sous le charme

Tombé sous le charme du Cambodge, Jean-François Bouvet n’a pas été le témoin direct de la période s’étendant du coup d’Etat de Lon Nol à la chute de Phnom Penh. Pas plus qu’il n’est reporter de guerre, ses domaines de prédilection se situent plutôt du côté des sciences naturelles et de la neurologie. Ce sont les circonstances et la curiosité qui l’ont mené à enquêter sur la drôle de vie de ces journalistes témoins et parfois acteurs d’un conflit noyé dans une brûlante guerre froide. En 2015, Jean-François Bouvet se rend à Phnom Penh, comme il le fait régulièrement depuis le début des années 1990. Dans un cadre apposé contre le mur du Raffles, il remarque une ancienne carte de presse délivrée au nom d’une certaine mademoiselle Elisabeth Becker. Nationalité : USA. Appartenance : Washington Post, New York. Adresse à Phnom Penh : Le Phnom. Date : 24/11/1973.
Alcool, drogue, Eros et Thanatos

Minutieuse enquête

S’en est suivie une minutieuse enquête de la part de J.F. Bouvet, qui a retrouvé la trace de cette journaliste de renom, figure majeure de la presse américaine. Son itinéraire au Cambodge, de fin 1973 à fin 1974, sert de fil conducteur à l’ouvrage « Havre de guerre » que l’auteur est venu présenter. Si le personnage d’Elisabeth Becker est au centre de ce livre, ce sont aussi les histoires singulières de ces correspondants de guerre qui y sont contées avec force détails. Un autre protagoniste, plus inattendu, s’invite au cœur de l’ouvrage : Le Phnom, ce palace où se retrouvaient tous les journalistes et qui constituait à la fois un havre de paix, une bourse aux informations, un repaire d’espions et un sas de décompression où tous les excès semblaient permis. Au petit matin, les correspondants empruntaient l’une des Mercedes blanches de l’hôtel et partaient à la recherche d’une ligne de front mouvante et souvent insaisissable. Certains, le soir venu, ne rentraient pas : 37 journalistes ont trouvé la mort durant cette période troublée.

Une Américaine pas si tranquille

Elisabeth Becker a ensuite pris la parole, livrant avec une grande modestie le témoignage de son année passée dans la capitale encerclée. Elle y aura vécu toutes sortes de tragédies et a été à quelques reprises actrice à part entière du conflit. Comme lorsqu’elle intervient, après un terrible bombardement, pour porter secours aux innombrables blessés. Ou lorsqu’elle revient, en 1978, pour une interview de Pol Pot que se terminera de façon dramatique. On encore lorsque, en 2015, elle accepte de témoigner en tant qu’experte au grand procès de Nuon Chea. Car Elisabeth Becker n’a jamais perdu de vue ce pays qui l’a tant touchée, elle qui n’avait que 25 ans lorsqu’elle l’a découvert pour la première fois.

Elisabeth Becker
Elisabeth Becker

Lucide, elle s’insurge alors contre les bombardements commandités par l’administration Nixon, tout en ne nourrissant aucune illusion sur le danger représenté par les Khmers rouges, parfois encensés par ses confrères. Elisabeth Becker livre aussi le témoignage de l’une des rares femmes ayant couvert le conflit, dans un milieu essentiellement masculin. Elle relate avec émotion les destinées de ses confrères marquées à vie par une violence insoutenable.

La conférence s’est achevée par une séance de dédicaces des ouvrages d’Elisabeth Becker et de Jean-François Bouvet, tous disponibles à la librairie Carnets d’Asie de l’Institut Français de Phnom Penh.

Textes et photographies par Rémi Abad

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