Témoignage – Documentaire : Tournage dans un karaoké

C’était il y a quelques années alors qu’une mission américaine souhaitait s’informer de l’état des lieux de la prostitution dans Phnom Penh. Sur ce travail on me demande de n’être que fixeur et caméraman. Pour ce tournage nous serons une vingtaine entre les visiteurs, traducteur, chauffeur etc…pas vraiment les conditions idéales pour la discrétion que requiert ce type de tournage, on essayera quand même…
Pour des raisons évidentes, les noms et lieux ne seront pas mentionnés. Le tournage commence en fin d’après midi, dans une rue perpendiculaire au quai Sisowath. Je demande au groupe de rester dans les mini vans, l’intention étant de se faire passer pour un touriste qui souhaite glaner quelques images de bars et filles de bar.

Le molosse

Le stratagème bien peu sophistiqué fonctionnera quelques minutes jusqu’à ce qu’un molosse européen, coupe à la russe et débardeur vraiment trop petit, vienne me demander ce que je faisais là et pour quelle télévision je tournais. Je fais l’imbécile, le touriste, en lui expliquant que c’est pour un usage personnel. Bien que j’ai ni trépied ni appareillage son avec moi, le molosse ne me croit pas et demande à voir les images. Heureusement, j’avais filmé les enseignes, quelques passants avant d’attraper quelques visages. Le voilà convaincu et adouci, il me demande d’arrêter et de partir. Le molosse doit mesurer 1m90 et avoir un poids de neurones inversement proportionnel à sa musculature. L’envie de lui demander de quel droit il m’interdit de tourner dans les rues s’efface très vite.

Salon de coiffure

Alors que le soleil est encore haut, l’un des traducteurs explique qu’il connaît un salon de coiffure où les filles se préparent généralement avant d’aller travailler dans l’un des karaokés sur la route en direction de l’aéroport. Arrivés au salon X, la patronne qui doit avoir un peu plus de vingt ans nous demande pourquoi nous voulons filmer et poser des questions aux filles. Le traducteur explique qu’il ne s’agit pas de dénoncer  et que les images ne seront pas publiques. Elle est d’accord. Dans le salon assez sommaire mais assez propre, cinq à six jeunes filles se préparent, passent un temps fou à se lisser les cheveux, et autant à se poudrer le visage. Rien d’exceptionnel si ce n’est que les sourires qui sont un peu forcés, les yeux un peu tristes mais loin tout de même de l’image hard et tapageuse véhiculée par les journalistes à sensations.

Mama no money

Les filles mettront un peu plus de deux heures à se préparer. Certaines d’entre elles auront un peu discuté mais à propos de futilités. Quand il faut parler de leur histoire et pourquoi elles se prostituent, c’est souvent le même leitmotiv murmuré : Mama no money. Rapidement, elles appellent leur motodop attitré et partent vers leur karaoké habituel. Sans les suivre, nous nous y rendons également. Là, le spectacle est récurrent, karaokés sans équivoque, rabatteurs, filles assises sur des chaises de plastique en rang devant l’entrée. Quelques grosses voitures noires, quelques gardes du corps avec le talkie walkie arpentent l’entrée ou tentent de discuter avec les filles. Les américains veulent des images, ce sera facile à petite vitesse depuis le minivan, cela amuse quelques filles qui lancent des hello, cela agace les rabatteurs. Enfin, on me demande de tourner à l’intérieur d’un karaoké.

Premier KTV

Je n’ai pas trop envie, cela peut être dangereux depuis que de nombreux journalistes ont envahi quelques endroits avec des caméras cachées et  fait leurs choux gras du malheur récolté auprès des filles. Je demande aux américains de me laisser descendre avec un seul traducteur pour expliquer la démarche, je leur demande aussi de n’accepter que des prises de vues à l’entrée, hors de question de jouer les voyeurs ou espions dans les salles de karaoké. Deux propriétaires vont refuser et la troisième, une femme d’une trentaine d’années accepte dix minutes de tournage et de discussions avec les filles. Une dizaine d’américains envahissent le parvis de l’établissement. Même scénario, les filles sont un peu surprises de la démarche mais acceptent de discuter.

Obscur

Elles n’ont pas l’air traumatisées mais ne rayonnent pas, l’ambiance est un peu glauque sous la lumière rouge. Je suis occupé à tenter de capturer les visages dans cette semi-obscurité et ai un peu de mal à suivre ce qui se dit. Après tant d’années en Asie, on pense pouvoir être blasé, mais il y reste un pincement en voyant ces filles fardées et apprêtées comme  prêtes à consommer. Une américaine vient vers moi et me demande si j’ai assez d’images.

Mal à l’aise

Elle n’a pas l’air en forme. Elle m’explique que, dans son pays, lorsqu’elle voit une prostituée, c’est facile de tourner la tête, ici, cette visite la met mal à l’aise, les filles sont jeunes, et il y en a vraiment beaucoup, cela saute en pleine figure…Les dix minutes vont passer très vite et je demande à ce que les filles soient dédommagées de leur temps passé avec nous. Cela ne posera aucun problème et fera naître quelques sourires chez les filles, toutefois contentes de nous voir partir.
Je demanderai ensuite aux américains la destination finale des images, ils me répondront que cela illustrera leur mission : ‘’les images sont plus parlantes que les chiffres ou les rapports écrits”. En fait, ce type d’évaluation, illustrée avec ces images, aura officiellement servi à détecter les possibilités de réinsertion de ces jeunes filles embarquées dans ce type de prostitution ‘’semi-libre’’.
Vrai,  pas de proxénète ou mamasan attitré visible mais probablement un lien constitué par une dette de famille, ou, tout simplement, la pauvreté. Le centre d’accueil mentionné par les américains a recueilli aujourd’hui une dizaine de jeunes filles, et parmi elle Sreyla (nom d’emprunt), à peine dix ans que je n’avais  pas filmée mais qui traînait dans le karaoké, apparemment utilisée pour servir les boissons.

Quelle suite ?

Mes images ont servi à illustrer un documentaire qui a tourné dans plusieurs centaines de villes des USA. L’objectif : récolter des fonds pour financer le centre. Les filles en ont-elles profité ? Quelques-unes probablement, mais certainement trop peu.
Texte et photographies par Christophe Gargiulo
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