Chronique : Mes chers parents, un étranger au Cambodge, c’est Alice au pays des merveilles

Un homme du village est tombé subitement malade. Gravement malade. Vous allez me demander s’il est allé à l’hôpital ? Il y est allé. Mais trop tard. A vrai dire, ce n’était pas la priorité.

Cartésianisme occidental

Plus je réside au Cambodge et plus ce pays m’apparaît comme un mille feuilles vu de haut. Nous ne contemplons que la surface plane d’un monde bien plus profond. Nous observons la gélatine posée sur le gâteau, avec ses écritures en arabesques sinueuses joliment dessinées et ses paysages en dégradés de couleurs. Or, sous l’apparente simplicité des choses telles qu’on les voit avec nos yeux formatés par un cartésianisme occidental ; sous cet exotique vernis se cachent une multitude de non-dits. S’ajoutent à cela le poids des traditions, les nombreuses coutumes et les milliers de superstitions.

Mes chers parents, un étranger au Cambodge, c’est Alice au pays des merveilles
Mes chers parents, un étranger au Cambodge, c’est Alice au pays des merveilles. Illustration par Rin Hoeut

Et une chose simple en apparence peut devenir très complexe. Lorsqu’on commence à soulever la première couche c’est pour en trouver une autre au-dessous, et ainsi de suite. Pénétrer la culture khmère c’est un peu comme ouvrir une porte qui donnerait sur une autre porte, presqu’à l’infini… Un étranger au Cambodge c’est « Alice au pays des merveilles ». Le lapin en moins.

Bref, quand quelqu’un tombe malade, il ne va pas pour autant consulter un spécialiste. Parce que, parfois, les docteurs ne peuvent rien contre quelqu’un dont « le vent » (la tempête), est entré en lui.

Parcours chaotique

L’homme a une quarantaine d’années. Il est marié et père de sept enfants, dont six filles. L’aînée est partie à la capitale il y a quelques années, d’abord pour travailler dans une usine de textile, comme le font bon nombre de filles des rizières. Ta Sâr m’a raconté son histoire : Un parcours chaotique mais si commun dans ces régions agricoles. La jeune fille a commencé à s’endetter auprès de quelques copines d’usine, des prostituées occasionnelles. La dette devenant de plus en plus importante, les filles l’ont alors présentée à des clients et en quelques passes, elle avait remboursé son dû. Puis, attirée par l’argent que ce métier lui permettait d’obtenir, elle a quitté l’usine et est devenue une fille de joie. A plein temps !

La ville broie

La ville broie souvent ceux qui vont y chercher des raccourcis. Cet argent, elle ne le dépensait pas en objets superflus, mais l’envoyait à sa famille restée au village. Les cinq sœurs et son frère ont enfin pu aller régulièrement à l’école, sur des vélos flambant neuf. Le père a refait la toiture de la maison ; il a acheté des cochons, un buffle, et même un motoculteur. L’homme est vite devenu le paysan le plus riche du bourg. Il faut dire que ce n’est pas difficile.

Et les langues ont commencé à se faire mauvaises. Pas une discussion qui ne tourna autour de cette richesse soudaine. Et des allusions, nombreuses, sans finesse, sur l’origine et l’odeur de tous ces dollars. Le père tenta de récuser ces dires, puis s’emporta contre tous ceux qui le calomniaient, se bagarra même deux ou trois fois au marché, puis s’isola et finalement tomba malade.

Pris dans la tempête

« Les gens, me dit Ta Sâr, n’ont rien à faire de la vertu de la jeune fille ou d’un manquement à une quelconque morale. Quand on est pris dans la tempête, on ne choisit pas forcément le port dans lequel on entre. Sa fille est allée dans celui où il y avait le plus de lumières, et tant pis si ces dernières étaient des lanternes rouges. Une forme de sacrifice. Ces gens étaient tout simplement jaloux que leur voisin ait de l’argent et pas eux. C’est pour cela qu’ils étaient devenus si méchants. Ils crevaient tous de jalousie ».

Lorsque le père est tombé malade, sa fille est revenue de la ville. Elle avait pris soin de s’habiller correctement, mais elle n’avait pu se résoudre à enlever ses bijoux.

Le chef du village l’a convoquée et s’est entretenu avec elle. Il l’a fait publiquement, devant de nombreux curieux, comme souvent se font les discussions qui devraient être privées. La vie privée n’existe pas dans la campagne. Tout le monde sait tout sur tous. Les portes des maisons n’ont pas de verrous. Bref, ce que lui a dit le chef du village peut se résumer ainsi :

« La maladie de ton père n’est pas due à des microbes ; mais à la colère du Neak Ta, le maître de l’eau et de la terre. Quelqu’un a fâché le génie dans le village et il s’est vengé sur ton père. Il faut faire quelque chose avant qu’il ne soit tard et qu’il choisisse de frapper quelqu’un d’autre ».

La venue du sorcier

Au Cambodge, si tout est dit ouvertement, cela ne se fait jamais directement. Tout le monde a bien compris que c’était le comportement de la fille qui était en cause. Mais ce sera au médium d’une bourgade voisine de le confirmer. Et ainsi, personne, au village, ne portera personnellement l’accusation.
Pour dévoiler les raisons du courroux du Neak Ta, le chef a donc fait venir un « sorcier », un kru, d’un village voisin chargé de mener l’enquête. Ce dernier a ausculté le malade. Il a confirmé ce que tout le monde voulait entendre. Une jeune fille s’était mal conduite et avait irrité le génie des lieux qui s’était acharné sur ce pauvre homme. « Si le génie n’est pas apaisé, rien n’arrêtera sa colère et il s’acharnera sur d’autres membres de la communauté », a ajouté le kru.

Une cérémonie bouddhiste a donc été organisée, payée par les dollars de la jeune fille. A grand renfort de gongs et de prières. Mais rien n’y fît. Au bout de quelques jours, la famille se décida à amener le mourant au centre de santé du district le plus proche, où il rendit son dernier souffle.

Et mon vieil ami Ta Sâr de citer un de ses nombreux dictons pour résumer une partie de cette triste histoire : « On peut vivre dans une maison exiguë ; on ne peut pas vivre avec une âme angoissée ». Une manière cambodgienne de dire que l’argent ne fait jamais le bonheur, surtout s’il n’est pas correctement gagné. A bientôt,

Frédéric Amat

Haut de page