Chronique : Mes Chers parents, et si la magie permettait d’éviter les divorces ?

Les Kru

Je vous parlais des Kru, les sorciers locaux et notamment de celui qui était venu du village voisin pour expliquer à la jeune fille la raison pour laquelle son père était tombé malade. Il est revenu. L’occasion de vous en dire davantage sur ces personnages très importants dans les campagnes du royaume. Et de vous raconter comment la magie a permis, cette fois-ci, d’éviter un drame familial.

Et si la magie permettait d’éviter les divorces ? Illustration par DR
Et si la magie permettait d’éviter les divorces ? Illustration par DR

Gardien des traditions

Par Kru (ou Krou), on désigne tout autant le professeur de faculté, l’enseignant d’une école maternelle, le médecin ou le rebouteux local mi-sorcier mi-guérisseur. D’une manière générale, le Kru est un personnage respecté, souvent craint, car en relation avec les puissances supérieures qu’il peut utiliser à bon ou à mauvais escient. On lui prête ainsi des pouvoirs de guérison par l’emploi de la magie ou par la connaissance des plantes médicinales. Le Kru est un incontournable gardien des traditions millénaires, mais aussi, souvent, un homme de bon conseil qui intervient régulièrement comme médiateur dans des affaires familiales ou privées.

Histoire cocasse

Cette fois-ci le bonhomme est revenu pour une histoire bien différente et assez cocasse.

Chenda est un Cambodgien d’une quarantaine d’années. Petit, un ventre bien rond posé sur deux fines jambes, une tête de hamster jovial et l’équivalent de plusieurs années de salaire d’un honnête homme à son poignet gauche. Il est marié, père de famille et entretient une jeune maîtresse. Jusqu’ici, rien de très original au pays des sourires. Pas moral, certes, mais malheureusement fréquent. Un jour, son épouse découvre l’existence de cette relation grâce à l’indiscrétion d’amies bien intentionnées. La famille est originaire du village mais habite à la ville voisine. Le monsieur travaille dans l’administration locale. C’est un « Lok Thom », un notable. La scène s’est déroulée dans la maison familiale, en compagnie du gourou mais également de tout un tas d’autres personnes tout aussi curieuses qu’inoccupées.

le vieux Kru (rares sont les jeunes dans la profession), après maintes incantations et autres manipulations dont seuls les initiés ont le secret
le vieux Kru (rares sont les jeunes dans la profession), après maintes incantations et autres manipulations dont seuls les initiés ont le secret

Ensorcelé

Ainsi, dans cette histoire d’adultère, le vieux Kru (rares sont les jeunes dans la profession), après maintes incantations et autres manipulations dont seuls les initiés ont le secret, dont un tirage de cartes, déclara simplement que le mari avait été ensorcelé. Cela expliquait pourquoi il avait trompé sa femme et s’était lancé à corps perdu dans cette relation avec une charmante jeune fille de 20 ans sa cadette. Chenda n’avait donc jamais été poussé par le désir sexuel, par sa libido, l’amour ou la passion. Il n’avait pas été davantage victime de cette terrible crise de la quarantaine, si prompte à toucher les hommes entre 20 et 70 ans dès lors qu’ils mettent les pieds dans un pays d’Asie du Sud-Est !

Exorcisme

Non. Il était, dans cette histoire, la misérable victime d’un cruel envoûtement. Le Kru expliqua au mari que sa fatigue et son perpétuel mal au crâne ne venaient pas d’avoir multiplié par deux ses obligations conjugales. Elles étaient tout simplement la conséquence du sortilège. Le mari fut extrêmement soulagé et son mariage sauvé. Quand à la cocue, elle retrouva la face. Après une séance d’exorcisme, et quelques billets verts en moins, le couple rentra à la maison.

La femme raconta dès le lendemain à toutes ses amies que son homme avait été l’objet d’un mauvais sort qui l’avait directement envoyé dans les bras de la garce. Dans l’impossibilité de mettre la parole du renommé Kru en doute, les amies acquiescèrent. Certaines amenèrent par la suite leur homme se faire « nettoyer » l’âme par un autre magicien, de manière préventive, au cas où une jeune fille voudrait, à son tour, tourner l’esprit de leur sage mari.

Croyances animistes

Cette histoire peut faire sourire certains étrangers cartésiens dont la simple évocation des puissances de l’au-delà et de ces croyances animistes suffit à former sur leur visage le masque de la moquerie. Pourtant, ce supposé envoûtement a résolu sans drame une situation complexe. Que le mari et la femme y croient est une autre histoire. Ils finiront certainement par s’en persuader s’il leur reste un quelconque doute. Car le plus important était de sortir de ce complexe écheveau sans briser trop de fils. Ce que le Kru a su parfaitement faire. Il savait que si le couple s’était rendu devant lui, c’est qu’ils attendaient un tel diagnostic.

Non-dits

La société cambodgienne est pleine de non-dits et de sous-entendus. En voilà encore une preuve ! Les choses se règlent ou se dérèglent souvent dans un sourire contenu, et le sorcier intervient alors moins en exorciste qu’en psychanalyste ou conseiller matrimonial.

Katoey

Les mêmes stratagèmes sont toujours utilisés pour justifier les comportements des travestis dans les villages. Ces garçons sont alors déclarés possédés par l’esprit d’une femme, ce qui justifie leurs déguisements et attitudes. Une fois le diagnostic effectué, le Kru déclare impossible de faire sortir l’esprit féminin du garçon ; arguant souvent que cet esprit n’est autre que la jumelle du possédé qui aurait pris le dessus sur la personnalité masculine. Tenter de la faire sortir reviendrait à tuer net le jeune homme. Et le Katoey, autrement appelé ladyboy, peut donc affirmer librement son homosexualité au sein de la communauté.
A bientôt,
Frédéric Amat

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